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Les boiseries-pâtisseries de Montréal

Menuiseries de balcon. Photo : Gabriel Deschambault

Menuiseries de balcon. Photo : Gabriel Deschambault

Dans le précédent numéro de La Lucarne, Austin Reed nous a présenté certains outils manuels anciens pour le travail du bois. A cette époque, c’est le tour de main et l’habileté du menuisier maniant ces rabots et bouvets qui sont garants du résultat final. Toutefois, dans la deuxième moitié du XIXème siècle, Montréal se développe à la vitesse grand « V » et les nouveaux quartiers résidentiels1 ne veulent pas être en reste avec les quartiers chics ; ils souhaitent attirer la clientèle avec une architecture qui se démarque. Cela devient de moins en moins l’affaire des outils manuels et c’est alors l’industrialisation qui vient à la rescousse des constructeurs et des promoteurs immobiliers.

Qu’il s’agisse de certaines rues de Sainte-Cunégonde ou de Saint-Henri, de Sherbrooke ou de Cherrier à Montréal ou encore des vieilles rues de Westmount tout juste au nord de la voie ferrée, on produit alors des demeures qui ont la particularité de faire étalage de boiseries très élaborées en façade. Les corniches et les lucarnes, les balcons et leurs consoles en dentelle, les balustrades, les portes d’entrée rivalisent de finesse et concourent à donner leur caractère à ces belles rues. Certaines publications parlent même de « pâtisseries architecturales » pour décrire ces décors «luxuriants».

Cette industrialisation du décor architectural sera bien sûr, à l’origine, le fait de compagnies américaines qui inonderont le marché de leur production offerte dans des catalogues illustrés.

Boiseries sur la rue Viger à Montréal. Photo: Bernard Vallée.

Boiseries sur la rue Viger à Montréal. Photo: Bernard Vallée.

Pendant quelques décennies, la compagnie Sears & Roebuck, basée à Chicago offrira par la poste, de petites maisons complètes en pièces détachées ; un IKEA avant la lettre, où le constructeur pourra recevoir selon le type de sa commande, la structure de la maison seulement, à laquelle il pourra ajouter les éléments de l’enveloppe (portes, fenêtres, décors de boiseries, matériaux de toiture, etc.). Les ensembles les plus complets offriront même toute la quincaillerie, les finitions intérieures, les câblages et appareils électriques, la plomberie ainsi que les appareils sanitaires. Au Canada c’est la T. Eaton co. et la Canadian Alladin qui concurrenceront Sears mais surtout dans l’ouest du pays.

Pour en revenir à nos boiseries décoratives montréalaises, on sait que plusieurs entreprises spécialisées dans cette production étaient installées dès la deuxième moitié du XIXe siècle, le long du canal Lachine. La plus importante est sans doute la compagnie Shearer & Brown située justement rue Shearer en bordure du canal ; celle-ci utilise la force hydraulique des écluses Saint-Gabriel pour faire tourner ses machines outils. C’est principalement un moulin à scie et de planage. James Shearer possède aussi, au même endroit, son propre commerce spécialisé en boiseries architecturales. Ainsi, portes, fenêtres, persiennes, moulures diverses sont fabriquées à la même adresse et assurent les constructeurs d’un approvisionnement fiable et complet.

Boiseries victoriennes. Photo : Éditions Tundra

Boiseries victoriennes. Photo : Éditions Tundra

Les photos anciennes nous montrent une période victorienne qui adore la profusion de détails. Autant pour les intérieurs, où l’on retrouve des finis sombres et des draperies de velours, lourdes et très ouvragées, avec des glands et de la passementerie. La plupart des logements construits au tournant du XXe siècle possèdent une grande pièce double à l’avant, dotée d’une porte d’arche dont la partie haute montre toujours une claire-voie composée de fins bâtonnets et de boules de bois, qui sert à séparer les espaces de façon délicate. Ce souci se retrouvera aussi à l’extérieur du bâtiment avec, entre autres, les herses de fer forgé qui font office de dentelles, au haut des mansardes d’ardoises. Pas de démarcations tranchées ; on veut s’accrocher et se fondre au ciel.

C’est le même principe avec les boiseries des consoles de balcons et des loggias. On ne veut pas de coupures trop nettes; pas trop d’angles droits. On veut du détail pour accrocher le regard. Les consoles de balcon sont composées de plusieurs planches collées dont les faces extérieures sont chantournées de motifs ; ce qui donne à l’ensemble une allure de massif sculpté. Les techniques de tournage, de sciage ou de sculpture sur bois, offrent une panoplie d’éléments qui peuvent être mis en place en suivant les exemples publiés dans les catalogues. Le concepteur de l’édifice et le menuisier artisan peuvent alors donner libre cours à leur imagination. Le résultat vaudra souvent le surnom de «boiseries-pâtisseries» à ces magnifiques façades 2.

  1. Entre 1891 et 1921 la population montréalaise va tripler avec l’exode rural conséquent de l’industrialisation et de son besoin de main d’œuvre.
  2. Le lecteur aura plaisir à feuilleter l’ouvrage «Pâtisserie maison de notre charmant passé , Montréal 1870-1900», Warwick et Beth Hatton,  éditions Tundra, 1976 (épuisé, mais en bibliothèque).

Par Gabriel Deschambault, architecte et urbaniste.

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