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Patrimoine : zone de turbulence

Au cours des dernières semaines, nos journaux ont accordé et, à juste titre, une attention inhabituelle à différents dossiers portant sur des lieux patrimoniaux en danger. Ce qu’on a lu dans la presse ne donne cependant qu’une petite idée de la menace. Notre Comité de sauvegarde est inondé de dossiers du même genre. L’énumération des cas serait hélas trop longue. Plusieurs types de patrimoine bâti, églises, maisons familiales, complexes administratifs ou commerciaux, sont touchés et, bien que le degré de la menace varie d’un cas à l’autre, la situation est alarmante. À titre d’exemple, mentionnons la maison Chénier-Sauvé de Saint-Eustache qui, en plus de son incontestable valeur patrimoniale, nous tient particulièrement à coeur comme lieu de naissance de l’APMAQ. Or, le sort de cette maison suscite présentement de grandes inquiétudes.

Et pourtant, notre société s’est dotée d’une nouvelle Loi sur le patrimoine à la suite de longues et coûteuses consultations auprès des milieux compétents; différents types de protection y sont prévus de même que des amendes applicables aux délinquants. Plusieurs de nos villes, à leur tour, ont adopté des mesures analogues. Cependant, à quoi bon un tel arsenal si nos autorités peuvent aisément retirer ces protections? On rapporte actuellement des annulations du statut de citation ou des menaces à cet effet par des autorités municipales. Il est à espérer qu’il ne s’agit pas là d’une tendance. Si on devait poursuivre dans ce sens, la confiance dans les garde-fous existants s’en trouverait considérablement érodée. 

Comment cette situation s’explique-t-elle? Le transfert des responsabilités en matière de sauvegarde du patrimoine aux municipalités vient immédiatement à l’esprit. Cette mesure a ses mérites tant il est vrai que la valeur patrimoniale des bâtiments doit relever souvent de la perception qu’en ont les populations locales. Cependant, les mérites atteignent rapidement leurs limites lorsque les moyens financiers, professionnels et techniques n’accompagnent pas le transfert. C’est malheureusement le cas et si l’idée de départ était sage, à la lumière de l’expérience, on doit constater que les inconvénients l’emportent de loin sur les avantages.

Cette explication ne vaut pas, loin de là, pour tous les cas qui se posent en ce moment et on en vient à se demander si la cause n’est pas, plus fondamentalement, un manque d’esprit patrimonial. En dépit des mesures mentionnées plus haut, force est de constater qu’une culture patrimoniale tarde à s’implanter autant chez nos responsables politiques que dans la population en général. On n’a pas encore dépassé le préjugé grossier selon lequel la sauvegarde du patrimoine constituerait un frein au développement économique alors qu’elle en est un levier. Lors d’une démolition ou d’une construction, on ne pense pas spontanément aux enjeux patrimoniaux. Le souci de la sauvegarde, tel un corps étranger, se greffe sur un projet, après coup et maladroitement, au grand déplaisir des promoteurs.

Souhaitons que la zone de turbulence que notre patrimoine traverse présentement entraîne une réaction salutaire au progrès de cette culture patrimoniale.

Louis Patenaude, président de l’APMAQ

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