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Le style « Mid-Century Modern » et la toiture papillon

Crédit photo : Maryse Garand, 2014

Crédit photo : Maryse Garand, 2014

Le style « Mid-Century Modern » et la toiture papillon

Stéphanie Morissette, artiste en arts visuels

Ce qu’on appelle « Mid-Century Modern » est ce qui caractérise l’architecture et le design d’après-guerre, principalement ceux des années 50 et 60. Il suit l’art déco et se prolonge dans les années 60. Inspiré du mouvement Moderniste du début du siècle et de l’école du Bauhaus, c’est en fait une philosophie basée sur les besoins, la fonctionnalité, le respect de l’environnement et l’intégration dans celui-ci1. L’architecture et le design « Mid-Century Modern » se caractérisent par un minimalisme : simplicité dans les formes et absence de décoration inutile. Il acquiert ses lettres de noblesse grâce au travail de grands architectes comme Walter Gropius, Frank Lloyd Wright, Le Corbusier, Marcel Breuer, Ludwig Mies Van der Rohe, Philip Jonhson ; j’inclurais pour ma part dans cette liste, plus près de chez nous, Roger D’Astous.

Je m’intéresse à ce type d’architecture puisque ma maison fut construite en 1960 par l’architecte montréalais J. Bernier rue du Vermont, dans la ville de Sherbrooke, et parce qu’elle est assez unique. Un certain docteur Panneton fut le premier propriétaire de cette maison (1960-1992). Pour la faire construire, il avait choisi monsieur Bernier, lequel avait construit la maison de son beau-frère à Longueuil dans un style qu’il avait trouvé très moderne et original. Ma maison est originale, et ce à plusieurs égards: des plafonds hauts et en pente ; de grandes fenêtres avec une orientation plein sud, ce qui en fait une maison solaire passive; un sous-sol fini avec des plafonds de neuf pieds; une grande terrasse sur le toit du garage entourée de garde-fous stylisés; une mosaïque en céramique qui répète les motifs anguleux de la toiture; des rampes; des fenêtres avant et même jusqu’au vitrail de l’entrée. Cette maison est très agréable à habiter entre autres à cause de ses espaces ouverts ; de plus, sa toiture papillon (« Butterfly Roof ») en fait une habitation absolument unique. Cette toiture est appelée ainsi, car elle est formée de deux grands pans qui se rejoignent plus ou moins au centre de la maison au point le plus bas, puis montent vers les murs extérieurs, imitant ainsi un papillon sur le point de s’envoler2. Ce type de toiture est une rareté à Sherbrooke et même dans la province. Elle rappelle les ouvrages des grands architectes du 20e siècle et ajoute une touche californienne à nos hivers.

Plans dessinés par J. Bernier pour Monsieur A. Panneton, janvier 1960.

Plans dessinés par J. Bernier pour Monsieur A. Panneton, janvier 1960.

En 1930, l’architecte suisse Le Corbusier a dessiné une maison pour un diplomate chilien, Ortúzar Matias Errazuriz, qui devait être construite au Chili le long de la côte du Pacifique, sur un terrain difficile d’accès constitué de plusieurs pentes3. Le Corbusier aurait dessiné la maison de manière à créer une harmonie avec son environnement, utilisant les matériaux disponibles localement et prévoyant une toiture imitant ces pentes4. Elle ne fut jamais construite, mais le projet aurait inspiré l’architecte tchèque, Antonin Raymond (lequel a travaillé avec Frank Lloyd Wright) au moment de dessiner, puis de construire en 1932 une maison similaire au design de Le Corbusier avec une toiture papillon, à Karizawa, au Japon5, pays où Raymond a travaillé pendant plusieurs années et où il serait considéré comme l’un des pères de l’architecture moderne japonaise6.

La toiture papillon, parfois nommée ici cathédrale inversée, est un modèle répandu en Californie. Celui-ci fut popularisé à partir de 1950 grâce à l’architecte américain Wiliam Krisel, qui s’est lui aussi inspiré de cette maison de Le Corbusier mentionnée plus haut. Krisel a dessiné des modèles de maisons pour l’Alexander Construction Company, laquelle en aurait construit plus de 30 000 dans la région désertique de San Diego et dans la Vallée de San Fernando en Californie. On retrouve également les maisons de Krisel en Floride, en Arizona et à Las Vegas à la fin des années 50. L’architecture de ces maisons était pensée pour que l’extérieur « entre » dans l’intérieur, pour que les deux se fondent l’un dans l’autre. Quant à la toiture papillon, elle imitait les silhouettes des canyons et, de la sorte, se fondait harmonieusement dans ce décor.

Aujourd’hui, des architectes d’ici et d’ailleurs prisent à nouveau la toiture papillon, car celle-ci permet d’aller chercher une hauteur dans les fenêtres pour laisser entrer la lumière et l’énergie solaire. De plus, les drains de toit situés dans le creux de la toiture peuvent récupérer les eaux de pluies. Cette toiture papillon devient aussi intéressante pour l’installation de panneaux solaires discrets et d’un toit vert.

Il reste encore du chemin à faire, ici au Québec, pour convaincre les promoteurs immobiliers de s’inspirer de la philosophie architecturale Moderne et de proposer des modèles de maisons utilisant les matériaux locaux, plus efficaces sur les plans énergétique et écologique. Les municipalités pourraient valoriser ce modèle de toiture pour désengorger les égouts des villes. Bref, la toiture canadienne peut être facilement repensée : il suffirait de l’inverser. Par ailleurs, il conviendrait d’agrandir les fenêtres des maisons pour qu’elles se fondent dans nos paysages, ainsi que pour assurer le confort et le plaisir de ses habitants.

Stéphanie Morissette

Artiste en arts visuels, Stéphanie Morissette vit et travaille présentement à Sherbrooke. Elle porte un intérêt particulier à l’architecture et au design Mid-Century Modern.

1 Budds, Diana, « Why Mid-Century Modern Architecture Endures », Fast Company Design, 08.12.16.
2 Epstein-Mervis, Marini, Le Corbusier’s Forgotten Diseign : SoCal’ IConic Butterfly Roof. Curbed, 22 décembre 2014.
3 Wikiarchitectura, dernière modification : 24 août 2014. Le Corbusier and Pierre Jeanneret : Oeuvre complète de 1929-1934. Boesiger Zurich, Willy. Les Éditions d´Architecture, Zurich, Switzerland, 1984.
4 Epstein-Mervis, Marini, Le Corbusier’s Forgotten Design : SoCal’s Iconic Butterfly Roof. Curbed, 22 décembre 2014.
5 Le Corbusier et Pierre Jeanneret : Oeuvre complète de 1929-1934. Boesiger Zurich, Willy. Les Éditions d´Architecture, Zurich. Switzerland, 1984.
6 https://en.wikipedia.org/wiki/Antonin_Raymond.


Article tiré de La Lucarne printemps 2017 (Vol XXXVIII, numéro 2).

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