Entrevue avec Jean Lefebvre – Artisan Forgeron

13 décembre 2019

Comment êtes-vous devenu forgeron?

Je me définis d’abord comme un métallurgiste c’est-à-dire que j’ai d’abord et avant tout éprouvé de l’intérêt pour les métaux et leur « comportement ». Originaire de Montréal, j’ai étudié au Collège Algonquin d’Ottawa où j’ai acquis ma formation initiale en métallurgie, soudure et fabrication. La fabrication implique de pouvoir lire les plans et comprendre les contraintes auxquelles telle ou telle pièce sera soumise. L’enseignement y était dispensé par des professeurs britanniques qui avaient appris leur métier selon les traditions européennes, incluant l’apprentissage dans la boutique d’un forgeron. Par la suite, l’occasion s’est présentée à moi de travailler avec des artisans français issus de traditions comparables.

Mon milieu ne me prédisposait pas à ce genre de métier mais de longues années d’université et les professions traditionnelles qu’on y enseigne ne m’inspiraient guère. Disons aussi que la vaste remise en question sociale des années ’70 et l’atmosphère créative de l’époque ont contribué à mon orientation professionnelle.

D’où vous vient votre reconnaissance professionnelle?

Je dois ma reconnaissance professionnelle à la qualité que mes clients attribuent à mon travail et à la réputation qui en résulte.

Quel a été votre parcours professionnel?

J’ai toujours été fasciné par la beauté des objets anciens. La question suivante s’imposait à moi: si on fait les choses ainsi aujourd’hui, comment les faisait-on autrefois et ceci, en remontant pourquoi pas, jusqu’à nos ancêtres chasseurs-cueilleurs? Cette interrogation m’a amené, grâce à mes lectures et à des rencontres, à démystifier les procédés d’autrefois et aussi à les reproduire. Entre-temps, je me suis déplacé vers Québec où j’envisageais de travailler pour la Davie. Ce projet ne s’étant pas concrétisé, c’est plutôt au Chantier Nouvelle-France, avec Paul Fleury, que j’ai mis à profit mes connaissances en métallurgie. On y construisait des voiliers d’acier. Dans le cadre de mon « retour à la terre », j’ai aussi travaillé à la rénovation et la construction de bâtiments. Dans Bellechasse où j’habite depuis plus de quarante ans, j’ai pu profiter de la grande connaissance des maisons anciennes de Yves Saint-Pierre, (fils de Rosaire Saint-Pierre, lui-même lauréat du prix Robert-Lionel-Séguin 2002). Yves, très actif en restauration de maisons ancestrales, a rapaillé plusieurs vieux objets en fer « autour de l’âtre » : potences, chenets et crémaillères. Le feu! Fascinant phénomène, j’ai fait des foyers et des poêles à bois et toutes choses requérant le travail des métaux puis, j’ai fondé ma propre entreprise à Saint-Raphaël.

Quel genre de travail avez-vous surtout effectué et quelles sont vos préférences?

Blé mural – Jean LefebvreJ’ai réalisé beaucoup de projets architecturaux ou décoratifs pour différents types de commerces dont des restaurants comme la chaîne Restos-Plaisirs, Le Cochon Dingue, Café du Monde, etc… Le hasard des rencontres a voulu que je participe à la réalisation de décors de films et de séries télévisées comme Marguerite Volant, L’ombre de l’épervier, Le Polock, 15 février 1839 et certains Sherlock Holmes qui étaient produits à Montréal. Dans des projets de ce genre, la dimension historique suppose une recherche qui en augmente l’intérêt. Avec le temps, ma préférence est allée à la reproduction d’objets anciens selon des méthodes traditionnelles, étant entendu que l’on doit parfois avoir recours, dans de tels ouvrages, à des techniques modernes. J’aimerais bien participer à des œuvres d’art public au plan international mais l’occasion ne s’est pas encore présentée. La Mutuelle de Bellechasse fêtait son centenaire en 2002 et souhaitait se doter d’une œuvre commémorative. C’est à cette occasion que j’ai réalisé la gerbe de blé murale dont je suis particulièrement fier.

Quel est l’état de la demande?

Source Jean LefebvreJe n’ai jamais acheté de publicité. Le bouche à oreille suffit. La demande, pour ce qui me concerne, ne manque pas et il arrive même que je peine à remplir toutes les commandes qui se présentent.

Qu’en est-il de la relève?

Je ne suis pas inquiet. En effet, mon fils Thomas m’a beaucoup aidé à l’atelier; adolescent déjà, il rivalisait et montrait beaucoup d’intérêt et de maîtrise à la forge. Après une formation en lutherie, il s’est remis au travail de la forge. Il a aujourd’hui son propre atelier à Québec. Ceci dit, il existe à l’heure actuelle un intérêt mondial pour la forge ancienne. La mode médiéviste y est sans doute pour quelque chose. Les moyens d’apprentissage et de formation se sont considérablement développés, qu’il suffise de mentionner l’informatique. Les conditions sont donc favorables et, même en tenant compte de la part inévitablement artificielle du présent engouement, je suis optimiste quant à l’avenir du métier.

Propos recueillis par Louis Patenaude


Article tiré de La Lucarne – Hiver 2019-2020 (Vol XLI, numéro 1).

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