Clément Locat
Membre du C.A. de Maisons anciennes du Québec et du comité du patrimoine de Fédération Histoire Québec
La situation du patrimoine bâti est actuellement déplorable au Québec, si l’on exclut le cas de certaines villes, grandes et moyennes, de même que des sites patrimoniaux déclarés où l’application des politiques donne de meilleurs résultats. Les demandes de démolition, soit par abandon, négligence volontaire ou frein au développement immobilier, sont monnaie courante. Et pourtant, le patrimoine est à la base de notre identité culturelle.
Cinq ans après la parution du rapport de la vérificatrice générale qui brossait un tableau très sombre de la gestion du patrimoine, force est de constater, par les gens de terrain, associations et propriétaires, que la situation demeure préoccupante, voire critique. Les pertes de bâtiments, dont certains exceptionnels, se poursuivent; l’objectif de densification appuyé par la loi 31, qui s’applique en secteur patrimonial, produit des dégâts dans les cœurs de villages, particulièrement dans la couronne des villes importantes.
Le programme d’attestation d’études collégiales (AEC) pour les artisans, décerné par le Cégep du Vieux Montréal, a été annulé à la suite de coupes budgétaires du ministère de l’Enseignement supérieur en 2024, une très mauvaise nouvelle pour la survie de la transmission de savoir-faire indispensables en patrimoine bâti. Ce programme initié en août 2020 répondait à un problème criant de manque de ressources dans huit spécialités qui avaient été retenues par le Conseil des métiers d’art du Québec. Rappelons que cette exigence, dont le déploiement a tourné court, faisait partie du rapport de la vérificatrice générale (2021).
Les coupes dans le budget du patrimoine religieux à compter de 2025 sont navrantes: aucun financement pour des projets de restauration ou de requalification d’édifices religieux pour les années 2025 et 2026 et une diminution de 25% du budget de fonctionnement du Conseil du Patrimoine religieux du Québec pour 2027. Comment rester insensible à un patrimoine aussi incontournable au Québec pour ses valeurs architecturales, artistiques, identitaires et paysagères? C’est un trésor national qui est soumis à la démission du rôle de l’État.
Les budgets en culture dans plusieurs Municipalités régionales de comté (MRC) réduits ou inexistants ne permettent pas l’embauche de personnel spécialisé affecté au patrimoine bâti. Le nouveau Programme en patrimoine (PEP) annoncé en juin 2025 est arrivé un an plus tard et certaines MRC n’y ont pas adhéré à cause de la cote part du budget qui leur était exigée. Par chance, une nouvelle offre de subvention à la restauration, applicable aux bâtiments classés et sites déclarés, a été lancée le 10 juillet dernier avec date d’échéance pour envoi des dossiers fixée au 11 septembre prochain, à moins d’un mois des élections. Un programme d’aide en patrimoine, développé sur une base régulière permettant une prévisibilité, s’impose donc, la preuve étant faite que l’investissement dans le bâti ancien est rentable à plusieurs niveaux et s’inscrit dans l‘objectif de développement durable.
Des organismes nationaux en patrimoine regroupant des bénévoles compétents qui soutiennent diverses activités ouvertes au public, organisent colloques et formations, conseillent les élus et apportent du support aux propriétaires de bâtiments patrimoniaux ne disposent d’aucun budget de fonctionnement de la part de l’État; pensons à l’Association des moulins, les Amis des phares du Saint-Laurent, l’Association québécoise du patrimoine industriel (AQPI), Architecture moderne (Docomomo Québec), etc.
C’est tout l’écosystème du patrimoine qui est faible, tant au niveau national, au niveau régional qu’au niveau local et, si rien ne change, c’est un autre pan de notre patrimoine et l’authenticité de nos milieux de vie qui disparaîtront au cours des années à venir. Est-il nécessaire de dire qu’il s’agit d’une ressource non renouvelable ? Qu’aurons-nous à présenter aux jeunes générations et aux nouveaux arrivants ? Un niveau de fierté très bas !
La sensibilisation à la valeur du patrimoine, réclamée depuis longtemps, n’a jamais été un objectif sérieux pour l’État québécois. Des campagnes publicitaires bien ciblées dans différents médias, numériques, écrits ou visuels, à l’occasion des journées du patrimoine, de la Fête nationale, de la journée des Patriotes ou d’événements régionaux contribueraient à améliorer la perception du patrimoine dans la société, qui est la base de toute démarche en patrimoine. Il est bien connu qu’on respecte davantage ce que l’on connaît.
La reprise de la formation des artisans spécialisés en patrimoine bâti est prioritaire, afin de répondre à une demande de plus en plus grande. L’emploi d’artisans compétents est le seul garant de travaux réussis et durables.
Le classement de bâtiments, souvent exceptionnel en région, se fait en nombre si restreint que c’en est démotivant pour les organismes qui s’engagent dans des projets majeurs pour le milieu. L’exemple de l’État dans ces cas serait un stimulant important pour les individus et les organismes locaux.
On devrait s’attendre à ce que l’État soit un modèle dans l’entretien du parc immobilier lui appartenant et que tous les ministères et les instances respectent les règles élémentaires édictées dans la Loi sur le patrimoine culturel en matière de protection des bâtiments patrimoniaux. C’est loin d’être le cas, particulièrement au ministère des Transports, dont le bilan des démolitions est préoccupant. Quelques rares cas ont été sauvés grâce à l’intervention d’organismes en patrimoine. Le suivi de l‘état des bâtiments classés pose aussi problème. Combien de bâtiments, restaurés à grands frais ont été perdus ou ont nécessité de nouveau des travaux de restauration importants. Le dossier de la maison Johan-Beetz sur la Basse-Côte-Nord en est l’illustration la plus récente.
Depuis 2012, le transfert des responsabilités en patrimoine au niveau local et régional, particulièrement aux MRC, s’est accru graduellement au cours des ans, ce qui est défendable, en théorie, la région devant être en mesure de mieux connaître et de protéger son patrimoine. Cela aurait toutefois dû se faire avec le transfert de ressources.
L’adoption du règlement obligeant les MRC à réaliser un inventaire du patrimoine bâti présent sur leur territoire s’est accompagnée d’un partage des coûts pour l’embauche d’un agent en patrimoine. Ces agents, consultants ou employés, ont œuvré sur place durant 12, 15 ou 18 mois à la réalisation des inventaires, puis ont pour la majorité quitté ou perdu leur emploi, faute de budget, et plusieurs d’entre eux n’ont pas été remplacés.
Dans les nombreuses MRC ne disposant pas de ville-centre pouvant offrir des services aux municipalités environnantes, la présence d’un agent d’expérience en patrimoine est incontournable, afin de réaliser le bilan des inventaires, en faire la diffusion auprès de la population, les élus et les membres des Comités consultatifs en urbanisme (CCU) et former ces derniers sur les lois et règlements qui s’appliquent. Ces agents joueraient ainsi un rôle important dans tous les dossiers en patrimoine de la MRC, y inclus le suivi de l’état des bâtiments classés et cités et la gestion des nouvelles ententes signées avec le Ministère de la Culture et des Communications (MCC). Les services disponibles dans les villes-centres pourraient jouer un rôle équivalent aux agents en patrimoine dans les petites municipalités environnantes.
Soulignons que la protection de bâtiments patrimoniaux au moyen de la citation par les municipalités est peu utilisée. On pense également à la situation préoccupante du patrimoine agricole; dans un pays où l’agriculture a été l’activité dominante pendant des siècles, au rythme actuel des démolitions, il reste de moins en moins de témoins de ces magnifiques bâtiments dans le paysage agricole. En absence d’agent en patrimoine, la démolition de maisons anciennes souvent inventoriées, la banalisation de nos villages et la destruction de nos paysages vont se poursuivre dans l’indifférence générale. Actuellement, des MRC n’ayant aucune ressource en patrimoine autorisent la démolition de maisons à la demande de municipalités : … un manque d’expertise criant!
Les petites et moyennes municipalités sont dépourvues de personnel spécialisé en patrimoine, une situation normale dans leur contexte. Les urbanistes présents dans plusieurs municipalités possèdent en général des connaissances très limitées en bâti ancien et interviennent donc peu dans ce créneau. La large majorité des membres des CCU dans les petites municipalités, élus et citoyens volontaires, n’ont aucune connaissance du domaine, ne profitent d’aucune formation et appuient le plus souvent la position des membres du Conseil municipal qui y siègent.
Dans le cas des dossiers de démolition, la décision se prend souvent sur la base de rapports très discutables préparés par des technologues, des ingénieurs ou des architectes non spécialisés. La proximité des élus et des promoteurs, associée à l’impact négatif de la Loi 31 visant à faciliter la densification, produit des dégâts dans les cœurs de villages. Il est urgent que cette loi soit modifiée pour exclure les secteurs patrimoniaux.
Nombre de sociétés d’histoire et d’organismes en patrimoine contribuent à sensibiliser leur milieu à la richesse et l’importance du bâti ancien pour une société. Est-il normal que les membres de ces organisations, souvent bénévoles, interviennent, semaine après semaine, depuis des années, auprès des élus, des citoyens ou des promoteurs pour sauver de la démolition, de la détérioration, de la banalisation des bâtiments et des paysages patrimoniaux de grande valeur, en lieu et place des gens qui devraient s’en soucier et en être responsables ?
En conclusion, le temps est venu pour l’État québécois de réaliser un virage important, de prendre en compte l’exceptionnelle valeur de notre patrimoine, unique en Amérique, pour ses qualités architecturales, paysagères et identitaires, sinon la banalisation galopante du bâti ancien et de nos milieux de vie et les pertes irrémédiables se poursuivront, dans ce qui est la partie visible de l’histoire, un élément identitaire majeur à l’égal de la langue. Donner les moyens au MCC et à chacun des acteurs du milieu de jouer pleinement son rôle est essentiel à la survie de notre patrimoine bâti.
Le respect du riche héritage légué par nos ancêtres mérite mieux que l’abandon actuel.
Article tiré de La Lucarne – Automne 2026 (Vol XLVII, numéro 4).
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