Daniel-Jean Primeau est d’abord un artiste sculpteur. Il cumule un bon demi-siècle de métier et il crée encore occasionnellement des œuvres de la tendance Recycl’Art. Il est aussi conférencier, animateur d’événements culturels, enseignant et il s’implique au sein de divers organismes culturels, politiques et activistes.
Daniel-Jean s’est investi depuis maintenant 20 ans en plâtrerie décorative. Ce métier d’art lui doit la modernisation des techniques traditionnelles et des outillages pour les adapter aux conditions nouvelles de la conservation patrimoniale. Son travail d’artisan en restauration lui a valu une reconnaissance d’excellence par l’Opération Patrimoine de la Ville de Montréal avec l’attribution de ce Grand Prix Catégorie Savoir-faire, en 2017.
Il compte à son actif de nombreuses réalisations dans des résidences de toutes catégories ainsi que des interventions importantes dans des immeubles cités ou classés.
Il travaille en ce moment avec son équipe au Séminaire de Québec, lieu du futur Musée national de l’histoire du Québec.
L’ornementation en plâtre fut l’un des grands langages décoratifs de l’architecture intérieure jusqu’au milieu du XXe siècle. Rosaces, corniches, moulures et plafonds ouvragés donnaient aux demeures un cachet unique, où s’exprimaient à la fois la fantaisie des formes et la richesse des détails. Cet héritage, souvent discret, confère encore aujourd’hui une dignité et une chaleur incomparables aux édifices qui en sont pourvus. Au Québec, de remarquables témoignages subsistent, notamment du style adamesque, que l’on retrouve aussi bien dans certains immeubles prestigieux que dans des résidences modestes. Des générations d’artisans talentueux ont bâti ce patrimoine ornemental, donc notre responsabilité collective est de le préserver et de le transmettre.
Au XIXe siècle et durant la première moitié du XXe, les surfaces décorées en plâtre représentaient la norme du raffinement intérieur. Elles couronnaient halls, salons et salles à manger, apportant élégance et luminosité aux espaces. Pourtant, rares sont les immeubles qui bénéficient d’un classement ou d’une reconnaissance officielle pour leurs ornements intérieurs. Ce contraste est frappant : alors que nous protégeons volontiers les façades, trop d’intérieurs se perdent dans l’indifférence. Le patrimoine plâtrier est donc doublement vulnérable : matériellement fragile et symboliquement sous-estimé.
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Une rosace avant et après restauration.
L’usure du temps agit de multiples façons. À l’époque de leur construction, les immeubles étaient soumis aux vibrations tranquilles des voitures à cheval. Aujourd’hui, ils encaissent les secousses bien plus fortes des véhicules lourds, qui font vibrer leurs fondations. À cela s’ajoutent les contrastes climatiques : l’alternance brutale de gel et de dégel, l’humidité des sols ou leur sécheresse accrue, qui déforment les structures et fragilisent les éléments soumis à la gravité, notamment les plafonds. Les systèmes de chauffage ou de plomberie vieillissants et les toitures fatiguées génèrent aussi leur lot de dégâts.
Les premiers à souffrir de ces contraintes sont presque toujours les ornements délicats. Fragiles et friables, les reliefs de plâtre ne résistent pas sans soins réguliers. Des fissures apparaissent, des parties se détachent, des rosaces entières risquent de s’effriter. Trop souvent, plutôt que de chercher à réparer, on choisit la démolition. La perte est alors irrémédiable : chaque pièce détruite emporte avec elle un savoir-faire, une trace matérielle du passé, un témoignage de la créativité artisanale.
Nous vivons aujourd’hui un moment paradoxal. D’un côté, l’intérêt pour le patrimoine se renforce : citoyens, associations et municipalités veulent conserver la mémoire bâtie. De l’autre, les modes architecturales poussent à remodeler les espaces intérieurs, souvent au prix d’une disparition pure et simple des décors anciens. Mon travail vise à montrer que ces deux logiques ne sont pas incompatibles. Les plafonds patrimoniaux, avec leurs moulures, corniches et rosaces, peuvent s’adapter aux usages contemporains. Mieux encore : leur préservation donne aux espaces rénovés une âme que les surfaces neutres et lisses ne sauraient remplacer.
Le chantier réalisé au 3468, avenue Laval, à Montréal, illustre bien cette démarche. Cet immeuble de 1901, situé dans le Quartier latin près du carré Saint-Louis, faisait partie à l’origine d’une demeure cossue, avant d’être subdivisé en copropriétés. Des travaux au plancher de l’appartement supérieur ont provoqué des désordres majeurs dans le plafond de l’unité du dessous : effondrement partiel, fissures multiples, ventre-de-bœuf, instabilité de la rosace carrée centrale. La situation était préoccupante : si rien n’était entrepris, l’ensemble décoratif risquait de disparaître.
L’intervention s’est révélée délicate. Les constructions de cette époque utilisaient des enduits sur lattis, fixés avec des clous coupés. Avec le temps, ces clous peuvent s’arracher. La première étape fut donc un diagnostic précis. À l’aide d’une scie emporte-pièce, j’ai ouvert de petites fenêtres dans le plafond, permettant d’observer et de photographier la structure interne. Le problème principal provenait bien de l’arrachement des clous de charpente.
Pendant deux semaines, le chantier a nécessité une remontée matricielle du plafond, le masticage des fissures, la récupération des ornements réutilisables et la création de pièces de remplacement conformes aux profils d’origine. Des techniques adaptées, telles que l’emploi d’un apprêt-colle pour unir plâtres anciens et nouveaux, et l’association de plâtre de Paris et plâtre surcuit, ont permis une consolidation durable. Par souci d’efficacité budgétaire, certaines portions ont été remplacées par du placoplâtre — un compromis que j’estime compatible avec l’esprit de la Charte de Venise.
La restauration a exigé des précautions strictes : pose de « hamacs » en toile pour sécuriser les ornements, repérage précis des croisements entre solives et fourrures, remontée progressive en trente points de relèvement, puis remplacement des vis de soutien par des ancrages définitifs.
Deux grandes sections de corniche, irrécupérables, ont été refaites en staff grâce à un calibre métallique et à la technique traditionnelle du traînage. Enfin, l’ensemble a été soigneusement fini et préparé pour la mise en peinture. Le résultat : un plafond stabilisé prêt à durer encore plusieurs décennies.
Ce chantier pose une question fondamentale : combien de décors anciens ont déjà disparu faute d’un tel effort? Trop souvent, le réflexe est de démolir ce qui paraît endommagé, sans même envisager la réparation. Pourtant, ces plafonds, fruit d’un savoir-faire artisanal, possèdent une valeur esthétique, historique et culturelle qui dépasse largement leur coût de restauration. Leur disparition appauvrit nos intérieurs et réduit la diversité de notre patrimoine bâti.
Au-delà du façadisme, qui sauve les apparences extérieures des bâtiments, il faut réhabiliter l’idée que l’intérieur mérite une attention égale. Les décors de plâtre qui ont traversé un siècle atteignent une sorte d’intemporalité : ils témoignent du goût, des usages et de l’identité d’une époque. Leur conservation n’est pas un luxe, mais une nécessité pragmatique.
L’époque actuelle, marquée par l’éclectisme, favorise les dialogues entre ancien et moderne. Dans un appartement réaménagé, conserver une rosace ou une corniche peut devenir un atout esthétique majeur. Loin de figer l’espace dans le passé, la restauration révèle la profondeur historique du lieu et enrichit son caractère. Elle rappelle que la modernité gagne en force lorsqu’elle s’appuie sur une mémoire.
Chaque intervention est unique. Il peut s’agir de restituer des parties manquantes, de dégager des détails ensevelis sous des couches de peinture, de consolider préventivement un plafond menacé, de collaborer avec des ingénieurs en structure, ou encore d’adapter un motif pour l’intégrer à un nouveau contexte. Mon rôle ne se limite pas à réparer : il s’agit aussi d’interpréter et de transmettre. Ce travail exige rigueur et créativité. Il requiert aussi une collaboration étroite entre propriétaires, artisans, entrepreneurs et architectes.
Malheureusement, l’ignorance demeure courante dans le secteur de la rénovation. Beaucoup croient encore, à tort, que la restauration est hors de prix. En réalité, elle est souvent compétitive dès lors que l’on considère la valeur à long terme, la durabilité et l’enrichissement esthétique qu’elle apporte.
C’est pourquoi je documente et partage mes interventions. Montrer les procédés, expliquer les choix techniques, diffuser des exemples réussis permet de briser les préjugés et de sensibiliser le public, tout comme les professionnels. J’espère ainsi que la restauration des ornements en plâtre ne restera pas une exception, mais deviendra progressivement une pratique normale et reconnue dans le secteur de la construction.
L’héritage plâtrier est un bien commun. Chaque plafond sauvé, chaque corniche consolidée, chaque rosace restaurée constitue une victoire pour la mémoire collective. En protégeant ces décors, nous affirmons que l’histoire et l’artisanat ont leur place dans nos vies contemporaines. Il est temps que la restauration ne soit plus seulement une option envisagée, mais une évidence choisie.
Article tiré de La Lucarne – Automne 2025 (Vol XLVI, numéro 4).
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