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À qui appartient le patrimoine ?

Véronique Côté, comédienne. Source : Action patrimoine.

Véronique Côté, comédienne. Source : Action patrimoine.

« À QUI APPARTIENT LE PATRIMOINE ? »
Véronique Côté, comédienne

La Table de concertation a invité la comédienne Véronique Côté à prononcer l’allocution d’introduction lors du Sommet national du patrimoine bâti du Québec le 1er novembre dernier. Ce qui suit est un extrait. On trouvera le texte intégral sur le site de l’APMAQ.

Qu’est-ce qui fait qu’un bon matin, des gens ordinaires s’organisent pour protéger une maison qui n’est même pas à eux, une maison qu’ils n’habitent pas et qu’ils ne possèderont jamais ? Quel est cet endroit du cœur qui nous fait trembler pour de vieilles planches, pour de vieilles pierres, qui sont juste là, posées là, en forme de murs et de toit, depuis toujours semble-t-il, et quel est donc cet instinct qui nous pousse à vouloir les sauver ? Quel est ce mystère qui nous fait nous mobiliser pour autre chose que notre propriété privée ? Quelle sorte de magie nous libère ainsi de la marchandisation du réel, comment donc arrivons-nous à échapper soudain à tout ce qui entrave chacun de nos gestes, le reste du temps ?

Pendant longtemps, on a évoqué le patrimoine comme étant une cause lourde à porter, qui n’intéressait, au fond, personne, et dont on devait confier l’entièreté des enjeux au gouvernement en l’assujettissant à une gestion exclusivement administrative. C’était une erreur, parce tout dans les questions de patrimoine appelle la participation citoyenne. Le patrimoine est social et émotif. La population a soif de savoir et de protéger, de se lier aux bâtiments qui les entourent et à leur histoire, de s’approprier les espaces collectifs qui lui reviennent, d’en être fière, de faire grandir son sentiment d’appartenance à des lieux et à des récits.

Comme le fleuve, comme l’hiver, comme le goût du sirop d’érable, la pêche blanche ou les outardes, le patrimoine n’appartient à personne, et donc, il est à tout le monde, dans le sens qu’il revient à chacun d’entre nous de prendre soin de lui. En échange, un territoire plus doux, plus familier s’érige autour de nous. Et il nous protège en retour. De quoi ? De la dureté de l’époque, j’imagine. De la solitude. De l’oubli. Et de la perte de sens.

Dans une lettre d’opinion publiée dans le Devoir, l’automne dernier, le Collectif La Passe, en réaction à la fermeture imminente de la médiathèque Gaëtan-Dostie, avançait cette définition vibrante du patrimoine : « […] le patrimoine n’est pas qu’une catégorie administrative ou un hobby d’historien : c’est l’hommage rendu par les vivants à ce qui les a créés. » Ce qui nous a créés, ici, ce sont entre autres des quais, des moulins, des ponts couverts, des chapelles, des monastères, des presbytères, des granges. Des grandes demeures bourgeoises. Des jardins. Des cœurs villageois et des églises. Des vitraux. Des stations de métro. Des traces d’Expo 67. Des essences d’arbre et des façons de passer à travers des mois de grand froid. Des paysages.

Toutes ces choses nous ont bâtis, littéralement. Elles nous ont fondés, nous, et le pays réel que nous partageons. Nous leur devons beaucoup, beaucoup d’amour. Et de courage. Au nom de mes contemporains, au nom de ceux qui viendront après nous, je tiens à remercier tous les citoyens ici présents qui, à travers des organismes dont les subventions ont pratiquement toutes été coupées par le gouvernement actuel, incarnent ce courage au quotidien par leurs actions. Merci pour votre engagement. Vos batailles sont lumineuses. Elles éclairent loin et nous gardent de toutes sortes de naufrages, comme ce chapelet de phares le long des côtes, repères essentiels dans la noirceur des temps présents.


Article tiré de La Lucarne hiver 2017-2018 (Vol XXXIX, numéro 1).

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