La maison Michel-Cordeau-dit-Deslauriers à Kamouraska : un bijou du patrimoine bâti au Québec

16 février 2025

Hélène Leroux et Raymond Malo

La maison Michel-Cordeau-dit-Deslauriers à Kamouraska : Un bijou du patrimoine bâti au Québec1

La maison Michel-Cordeau-dit-Deslauriers, lauréate du PrixThérèse-Romer 2024.

Nous étions dans la vie des urbains qui n’avaient jusqu’à tout récemment aucune intention, ni ambition, de posséder une maison secondaire ou même de s’installer à demeure en région. Mais à l’été 2017, tout va changer.

Alors que nous sommes en vacances dans le Bas-Saint- Laurent, on remarque dans le village de Kamouraska, une magnifique maison à vendre, avec son beau toit à larmier et son contre larmier incurvé: une « doyenne remarquable » comme l’a décrite l’auteur Paul-Louis Martin, dans Carnets de Kamouraska2.

Cette découverte va raviver notre passion pour le patrimoine bâti. Le week-end suivant, on revient dans la région visiter la maison. C’est le coup de cœur !

Tout ici nous charme: la maison, le jardin, la vue sur le Saint-Laurent, la fenestration, les plafonds à caissons, les bois et les boiseries... Rien ne cloche, si ce n’est quelques détériorations apparentes au revêtement extérieur et une toiture en fin de vie. Il faudra certes mettre des sous et des efforts pour la préserver. Ce sera notre projet de retraite.

Le 13 octobre 2017, nous avons acquis la propriété. On y est installé à demeure depuis le printemps 2022. Le bonheur !

Une maison d’esprit français

L’ancienne laiterie du village, aujourd’hui la remise de jardin, figure dans l’inventaire des petits patrimoines du Kamouraska.La maison porte le nom de son premier propriétaire, Michel-Cordeau-dit- Deslauriers, un cultivateur de Kamouraska. Ce dernier acquiert la terre en 1795. Mais dans l’acte notarié, pas un mot de la maison. Ce n’est que lorsqu’il donnera la terre à son fils en 1812 que, pour la première fois, il est fait mention de la maison. Elle aurait donc été construite entre 1795 et 1812.

D’abord une maison de ferme, d’esprit français, elle est transformée au 19e siècle, en maison bourgeoise3, avec un toit à larmier/contre-larmier incurvé, typique de la Côte-Sud (L’Islet-Kamouraska).

Assise sur sa fondation d’origine, la maison est entièrement faite de bois. Son revêtement extérieur est fait de planches à clin de cèdre. Les pilastres de la porte avant, typiques du courant néo-classique sont de l’ordre ionique. Le toit porte neuf lucarnes, cinq à l’avant, quatre à l’arrière.

Dans la cour arrière, un bâtiment agricole a été annexé à la maison par la construction d’un passage (un tambour); ce bâtiment servait de cuisine d’été ou de fournil. Ainsi agrandie, la maison arbore depuis une forme en « T ».

En 1941, un solarium sera ajouté à l’extrémité ouest de la maison.

Statut de protection

Aucun statut de protection patrimoniale ne s’applique à la propriété. Mais elle est située dans une zone ou un Plan d’implantation et d’intégration architecturale (PIIA) s’applique.

La maison est répertoriée et documentée dans l’inventaire du patrimoine bâti de la MRC de Kamouraska où ses valeurs d’authenticité, de contexte, d’âge, d’architecture et son état physique sont dits « excellents ». Et sa valeur patrimoniale est cotée « exceptionnelle ». C’est d’ailleurs la seule maison de Kamouraska dont toutes les valeurs sont dites « excellentes ». Seul le presbytère, une institution, obtient les mêmes notes.

Les deux bâtiments agricoles de la cour arrière - la cuisine d’été et l’ancienne laiterie du village, aujourd’hui la remise de jardin - sont inscrits dans l’inventaire des petits patrimoines du Kamouraska. Selon cet inventaire, la maison, la cuisine d’été et la laiterie forment un « ensemble exceptionnel dans le village et dans la région de Kamouraska ».

Restauration du larmier et contre-larmier de la façade avant. Sur la photo en plan rapproché, on peut voir la pente du toit d’origine sur lequel furent ajoutés des coyaux qui ont pour effet de modifier l’angle de la toiture et de prolonger le larmier. Sur la photo de droite, la flèche pointe vers la planche cornière courbée pour rejoindre le larmier.

L’approche de conservation

Photo prise en 1892. Crédit photo: Archives de la maison Michel-Cordeau-dit-Deslauriers.Les travaux de l’été et de l’automne 2023 consistaient à refaire l’ensemble des toitures, à remplacer les gouttières existantes et à réparer tous les bois et boiseries détériorés. Et bien sûr, à refaire l’entièreté de la peinture.

Dans ce contexte, l’approche de conservation a été guidée par une volonté de mettre en valeur et de maintenir les caractères architecturaux et patrimoniaux existants tout en se rapprochant de l’origine.

Un exemple: lors de l’ouverture du mur est et du contre-larmier nord-est, on a découvert que le toit en larmier contre-larmier n’était pas original à la construction de la maison, il est déposé sur la toiture d’origine.

Nous aurions donc pu décider de retourner à l’original, soit de refaire une toiture en pente abrupte, sans larmier, redonnant ainsi à la maison son aspect d’origine.

Nous avons plutôt choisi de restaurer le larmier contre-larmier existant, conservant du coup un caractère spécifique à la région. Selon les travaux du professeur Luc Noppen de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain à l’UQAM, ce type de toit aurait connu un certain succès dans la région suite à la mise en place d’un toit à larmier avec contre-larmier incurvé, lors de la construction de l’église de Saint-Jean-Port-Joli en 1861. La toiture de la maison serait donc postérieure à 1861, mais antérieure à 1892, comme en témoigne cette photo datant de 1892.

Le choix des matériaux

Cette approche de conservation nous a aussi guidés dans le choix des matériaux, notamment le bois de cèdre pour la restauration de tous les bois et boiseries endommagés. Des planches à clin de cèdre identiques à celles en place sur la maison ont été produites par une petite scierie locale, située sur le territoire de la municipalité. Dans ce « moulin à bois », on travaille avec du cèdre coupé sur le territoire de la MRC de Kamouraska.

Les moulures ont été refaites grâce à des couteaux spécialement conçus pour reproduire les moulures originales de la maison. La courbure de la moulure du contre-larmier a été refaite à l’identique.

Restaurer les toitures

De l’arrière de la maison on observe son plan en “T” avec l’annexion d’un ancien bâtiment agricole qui servait autrefois de cuisine d’été ou de fournil.En ce qui concerne la restauration des toits et des lucarnes, on a privilégié une autre approche: on a préféré s’éloigner de l’existant pour tenter de retourner le plus possible à l’époque de la construction de la maison.

En 1990, les toitures et les lucarnes avaient été recouvertes d’un bardeau d’asphalte noir, un matériau contemporain anachronique par rapport au style de la maison et à son époque de construction.

Or, selon les recherches, les photos retrouvées et les entrevues qu’on a menées auprès d’artisans responsables du choix du bardeau d’asphalte, les toitures qui précédaient la restauration de 1990 avaient toujours été recouvertes de bardeaux de cèdre.

Pourtant, après plusieurs consultations auprès d’experts et une revue de la documentation existante sur le sujet, il y avait unanimité sur un point fondamental; le larmier avec sa très faible pente à la base du toit n’était pas propice à la mise en place d’une toiture en bardeaux de cèdre. La faible pente du larmier retient l’eau et la neige. Lors de périodes de gel et de dégel, une toiture en bardeau de cèdre aurait été plus sujette au pourrissement et aurait exigé un entretien constant.

Aussi, la difficulté de trouver un bardeau de cèdre de qualité, de la bonne épaisseur, et un artisan spécialisé dans la pose de bardeaux de cèdre prêt à venir travailler dans la région, ont contribué à éliminer ce choix.

Nous avons donc recherché un matériau alternatif pour faire face à cet enjeu, un matériau qui respecterait le style et surtout la période de construction de la maison. Nous avons retenu la tôle à la canadienne utilisée depuis 1750.

Un travail d’envergure

Une équipe de trois hommes a mis deux mois pour compléter la réfection des toitures. Les bardeaux de cèdre du tambour ont été enlevés mais ceux de la cuisine d’été ont été maintenus en place afin de conserver l’intégrité du bâtiment. Toutefois, il a fallu corriger l’affaissement du toit.

Les tuiles de bardeaux d’asphalte de la maison principale et de la galerie vitrée ont été retirées. Mais en changeant le matériau de la toiture, il a fallu modifier le revêtement des neuf lucarnes, recouvertes elles aussi de bardeaux d’asphalte.

Il existe dans la région, deux approches concernant le revêtement des lucarnes. Dans un cas, on recouvre les lucarnes du même matériau que la toiture; c’était le cas de la maison. Dans l’autre, les jouées des lucarnes sont considérés comme appartenant au domaine des murs. Ils sont recouverts du même matériau que les murs de la maison. C’est cette deuxième approche qu’on a privilégiée.

On a donc retiré le bardeau d’asphalte et fait installer des planches à clin de cèdre identiques à celles de la maison. Mais ce faisant, on a provoqué un élargissement de la façade de la lucarne. Il a donc fallu refaire toutes les façades des neuf lucarnes. Une fois encore, le matériau utilisé a été le bois de cèdre.

Enfin, les toitures ont été recouvertes par plus de 3200 plaques de tôle d’acier. Les bordures et faîtes des toits ont aussi été remplacés par des bordures et faîtes en tôle.

Toutes les gouttières et les descentes de gouttières ont été refaites dans le même matériau. Ces gouttières et leurs attaches reproduisent les gouttières ancestrales.

Décapage et peinture de l’ensemble des bâtiments

Une fois les toitures refaites et les bois et boiseries réparés, on a décapé la maison presque entièrement. C’est un travail laborieux, mais ça donne un plus beau fini que le sablage.

Les volets de la maison ont aussi été restaurés et repeints tel qu’ils étaient à l’achat de la maison. Dans ce cas, nous ne sommes pas retournés à leur forme originale. Ils ne sont pas opérationnels. Un jour, peut-être…

Un legs pour les générations futures

On le sait, restaurer une maison patrimoniale demande de l’énergie, du temps et de l’argent. Mais, plus que tout, le succès d’une restauration dépend de la qualité de notre préparation. Les erreurs et les pièges peuvent être multiples et, aussi talentueux soient-ils, on ne peut s’en remettre uniquement au savoir des artisans qui nous accompagnent dans le projet. La connaissance est fondamentale et en ce sens la consultation d’experts en patrimoine l’est tout autant.

Nos maisons patrimoniales font partie d’un environnement, d’une ville, d’un village. Leur restauration doit tenir compte du contexte dans lequel elles s’inscrivent si l’on veut préserver la cohésion du milieu.

Posséder une maison patrimoniale, c’est non seulement une responsabilité personnelle, c’est une responsabilité sociale et culturelle. C’est un legs à la communauté, c’est un héritage pour les générations futures.


1 Expression utilisée par le professeur Luc Noppen, de la Chaire de recherche en patrimoine urbain de l’UQAM, pour décrire la maison Michel-Cordeau- dit- Deslauriers;
2 Expression utilisée par l’auteur Paul-Louis Martin dans « Carnets de Kamouraska », (Paul-Louis Martin et Anne Michaud), Les heures bleues, 2012, p.73;
3 De 1860 à 1867, la maison a été la propriété de l’Honorable Joseph-André Taschereau, juge de la Cour supérieure du Québec. Plus tard, y résidera Henry George Caroll qui deviendra lieutenant- gouverneur du Québec de 1929 à 1934.


Article tiré de La Lucarne – Hiver 2024-2025 (Vol XLVI, numéro 1).

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