
Depuis 2017, nous avons le privilège de se trouver gardiens, à l’Île d’Orléans, d’une maison ancestrale de plus de 300 ans d’âge.
Anciennement connue sous le nom de son dernier occupant, M. Paul Gourdeau, cette maison a été restaurée minutieusement par ce dernier au cours des années 1970 avec l’aide et l’expertise de l’historien Michel Lessard et de l’architecte Gilles Vilandré. Dès notre arrivée, notre expérience de vivre avec l’âme de cette maison historique nous a menés à examiner la coutume de donner un nom à une maison ou un domaine, et parfois de modifier ce nom plusieurs fois.
Depuis le temps que nous habitons la maison, que nous apprenons sur son histoire et sur les individus et familles qui l’ont habitée avant nous, nous avons été amenés à réfléchir au nom sous lequel la maison et le domaine qui l’entoure devraient être désignés.
Nous ne voulons en aucune manière minimiser l’apport important de la famille Gourdeau à la propriété et à sa renaissance, propriété connue depuis cinquante ans comme « Le Domaine Gourdeau », un nom historique en soi à l’Île d’Orléans. Mais le fait de vivre dans la maison à l’année (en fait nous sommes les premiers occupants depuis deux siècles à le faire), nous a amenés à songer aux premiers bâtisseurs, à leurs vies, à leurs sacrifices, à leur ingéniosité, à leurs rêves, à leurs labeurs et leurs échecs tout comme à l’importance pour nous et pour toutes les générations à venir de garder vivant leur souvenir sans oublier la contribution monumentale que ces colons nous ont laissée.
Avec ces idées en tête, nous avons résolu d’entreprendre une étude assez approfondie de l’histoire de la maison.
En premier lieu, nous avons étudié les écrits connus et nous en sommes venus à la conclusion que la maison a été construite en 1689, par Pierre Mourier et son épouse Suzanne Valet. En effet, ce sont eux les propriétaires des titres depuis 1675, date d’acquisition du terrain partiellement défriché de Robert Boulay.
Un premier test de dendrochronologie effectué sur les grandes poutres de la maison, test quoique imparfait faute d’une banque de données assez large, appuyait cette conclusion. Nous avons donc établi approximativement que la date de construction était 1681 et avons commencé à nous référer à la résidence comme étant la « Maison Pierre Mourier », même si certains experts remettaient en question qu’une maison en pierre fût construite au XVIIème sur les coteaux de l’Île.
En fait, même si nous étions heureux de trouver notre réponse, un petit doute demeurait dans notre esprit. Les études historiques sur la famille Mourier, surtout le mariage de la fille et seule héritière Marie à Charles Genest en 1700, tout comme le transfert de la propriété à Marie et Charles lors de leur mariage, semait des doutes, étant donné que la maison de pierre ne fût pas mentionnée dans les documents de transfert. Un léger doute. Est-ce que nous étions trop rapides à retenir le nom de Pierre Mourier comme premier bâtisseur ?
Puis, nous avons reçu un appel inattendu de Michel Lessard afin de nous informer que son opinion sur l’âge de la maison avait évolué: désormais, il établissait à 1725 la date de construction ! Choqués, nous ne voulions pas le croire, mais Michel persistait dans sa conclusion. Oui, nous avions des doutes, mais pas à ce point !
Finalement, un courriel du département de dendrochronologie de l’Université Laval nous annonçait que la banque de données s’était enrichie substantiellement de sorte qu’il était maintenant possible de dater la construction du premier carré de la maison avec précision à même les échantillons prélevés antérieurement. La date : 1723. La maison rajeunissait de 42 ans.
La maison de pierre fut construite par Charles Genest et Marie Mourier 23 ans après leur mariage. Elle fut agrandie en 1742, alors que les époux bâtisseurs atteignaient la soixantaine, sans doute comme legs à leurs descendants… Un héritage pour nous tous!
Avec cette précision et certitude, nous désignons dorénavant la maison comme la Maison Genest-Mourier, les premiers bâtisseurs, telle qu’elle est désormais inscrite au Répertoire du patrimoine culturel du Québec.
Enfin, mentionnons que la Maison Genest-Mourier est demeurée d’abord dans la famille Genest, puis dans la famille Larue, et ce jusqu’en 1958. Le premier Larue à en devenir propriétaire, de son prénom Nazaire , en avait hérité de sa mère adoptive, Geneviève Turgeon, épouse de Jean- Baptiste Genest.
Cela dit, la maison s’est donc trouvée dans la même famille, les Genest et ensuite les Larue, pendant plus de 220 ans. Pour cette raison, certains ont proposé le nom « Maison Genest- Larue ». Nous respectons cette opinion, mais comme mentionné ci-haut, nous pensons qu’il est important de remonter aux racines et d’honorer les premiers bâtisseurs, et ainsi de créer une cohérence quant à la manière de nommer les maisons ancestrales.
En outre, nous trouvons qu’il est incontournable et important de reconnaître que l’établissement d’un foyer, la construction d’une maison, la survie de la famille, étaient une tâche commune, époux et épouse, donc Genest-Mourier.
* « What’s in a name ? » est une citation extraite de la pièce Roméo et Juliette de William Shakespeare qu’on peut traduire par « Qu’y a-t-il dans un nom ? »
Article tiré de La Lucarne – Hiver 2024-2025 (Vol XLVI, numéro 1).
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