La maison de L’habitant de Saint-Justin, un patrimoine toujours vivant

15 avril 2025

Michel Bellemare

Habitation de Casaubon. D’après une photographie prise par M. Georges Rivière, de Paris, 1890 - Source : Léon Gérin - La maison de l’habitant.Le petit village tranquille de Saint-Justin, dans l’ouest de la Mauricie, cache un joyau; il peut en effet s’enorgueillir d’abriter sur son territoire une maison ancestrale considérée comme « certainement la plus célèbre habitation de l’histoire de la sociologie québécoise ».

C’est en ces termes, il y a quelques années, que Jean-Philippe Warren, professeur de sociologie à l’Université Concordia, avait présenté la maison des Casaubon dans un article du Magazine de l’ACFAS. Cette maison était la résidence de la famille de Louis Casaubon qui allait être l’objet de la première étude sociologique au Canada français réalisée à la fin du XIXe siècle. « À l’été 1886, Léon Gérin, jeune sociologue en herbe, choisit cette famille [...], dont il voulut étudier le type en menant en partie une enquête participante », écrivait M. Warren dans son article.


Une maison sous enquête

La maison Casaubon, photographie prise par Omer Beaudoin en 1953, Archives nationale du Québec.Léon Gérin a donc passé quelques mois à Saint-Justin cette année-là, résidant au presbytère de la paroisse, dont son oncle, Denis Gérin, était le curé. Il voulait documenter la vie d’une famille de la campagne sur la base des notions de sociologie auxquelles il s’était familiarisé lors d’un récent séjour d’études en France. C’est le curé Gérin, qui lui a suggéré comme sujet d’étude la famille de Louis Casaubon, résidant dans la Concession nord-est de l’Ormière, non loin du village.

La vie des Casaubon a ainsi été quotidiennement observée cet été-là par Léon Gérin, et lors de ses nombreuses visites subséquentes pendant plusieurs années. Puis, elle a été décrite dans tous ses détails dans une étude intitulée L’habitant de Saint-Justin qui a été publiée en 1898 dans les Mémoires et comptes rendus de la Société royale du Canada, une organisation dont M. Gérin était membre.

L’habitant de Saint-Justin fait partie des écrits fondateurs de la sociologie au Québec et au Canada. Au fil du temps, maints sociologues québécois se sont penchés sur le travail de Léon Gérin, dont Jean-Philippe Warren, Jean-Charles Falardeau et Philippe Garigue. MM. Falardeau et Garigue ont en outre publié en 1968 leurs analyses de L’habitant de Saint-Justin accompagnées du texte intégral de l’étude.

Si les activités et mœurs des Casaubon ont été largement décrites par Gérin, il en est de même de tout ce qu’ils possédaient, dont la maison qui a été détaillée de fond en comble.

La maison Casaubon sur le site actuel depuis 1976.

À la recherche de la maison

Michel Lessard, auteur prolifique sur l’architecture traditionnelle au Québec, attira le premier notre attention sur cette maison. Suite à sa lecture de la publication de Gérin, il voulait savoir si la fameuse maison des Casaubon, dont les plus récentes photos publiées remontaient aux années 1950, existait toujours.

Quelques années avant son décès, il a contacté à ce sujet Clément Locat, l’actuel président de notre association, ce qui a amené ce dernier à faire une recherche sur le territoire de Saint- Justin à partir des données géographiques fournies par Léon Gérin. Toutefois, les changements survenus à la toponymie locale l’ont confondu et il a cru alors que la maison avait été remplacée par une construction plus récente. Michel Lessard lui confirma plus tard qu’il avait obtenu une information à l’effet que la maison existait toujours. Clément Locat n’en sut pas davantage et sa recherche s’arrêta là.

Mais la question refit surface lors d’une discussion entre Clément et moi lors du congrès annuel de l’APMAQ à l’automne 2023 en Mauricie. Clément me demandait si, en tant que résident de Saint-Justin, j’avais une idée de l’endroit où se trouvait la maison Casaubon. Ayant répondu par la négative, mais très intéressé par le sujet, j’ai rapidement entamé des recherches. Non sans peine, j’ai réussi à l’aide d’une photo d’archive de 1953 à la retracer après avoir appris qu’elle avait été déplacée dans un autre rang au milieu des années 1970.

Un déplacement de maison étant un fait peu commun, l’événement avait alors attiré l’attention du journal local, L’écho de Louiseville. « M. Rosaire Plante de Montréal, originaire de St-Justin, [...] vient de faire transporter la maison qu’il achetait récemment [...] », peut-on lire dans l’édition du 15 décembre 1976 de ce journal. « Il s’agit d’une maison plus que centenaire qui était surnommée la maison des Casaubon et classée parmi les plus vieilles maisons de notre région ». La maison est tombée entre bonnes mains car M. Plante, amoureux des maisons anciennes, tenait à lui conserver son authenticité.

La maison des Casaubon s’est retrouvée entre les mains d’Hélène Janelle au début des années 2000 après le décès de Rosaire Plante qui était son conjoint d’alors.

Mme Janelle habite toujours les lieux qu’elle partage maintenant avec Gordon Pigeon ; ils ont à cœur de l’entretenir et de conserver le cachet de la maison. « C’est chaleureux. Il y a une âme, du vécu dans cette maison. Il y a la tranquillité, la paix, les petits oiseaux [...] j’ai travaillé tellement fort sur cette maison, c’est comme mon bébé ». M. Pigeon apprécie aussi la vie dans cette maison, disant avoir « eu l’impression d’entrer dans un musée » la première fois qu’il y est entré.


Article tiré de La Lucarne – Printemps 2025 (Vol XLVI, numéro 2).

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