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Louis-Joseph Papineau (1786-1871) et Monte-Bello

Louis-Joseph Papineau (1786-1871)  et Monte-Bello
Yvan Fortier, ethno-historien, prix Robert-Lionel-Séguin 2014

Yvan Fortier © Jerry Roy

Yvan Fortier © Jerry Roy

Seigneurie de la Petite-Nation, 1848 : le seigneur Louis-Joseph Papineau est un homme de 62 ans quand il s’attelle à la tâche de bâtir manoir et domaine. Manoir : c’est un édifice, pas nécessairement prestigieux, où les censitaires d’une seigneurie viennent rencontrer le seigneur ou son représentant, notamment pour le paiement des cens et rentes. Bâtir manoir est une obligation seigneuriale. Domaine : c’est une portion de terrain que le seigneur se réserve en propre. Louis-Joseph Papineau est, en effet, détenteur d’une seigneurie depuis 1817, rive gauche de l’Outaouais (quelque 100 kilomètres de Montréal, environ 70 de Gatineau). Monte-Bello : tel est le nom du manoir et du domaine, en raison de la belle montagne qui s’élève à quelque distance du manoir, vers le nord.

Quand Louis-Joseph Papineau fait Monte-Bello, on en est à la toute fin de l’ère seigneuriale; le régime en serait aboli en 1854. Puis, à son âge, il est bien conscient de construire moins pour lui-même que pour ses descendants. Aussi édifie-t-il de concert avec Amédée, son fils aîné, et en suivant aussi les conseils de sa femme et de ses filles (qui ont tendance à préférer la ville à la campagne…). Pour ce faire, il adopte une idée-clef de son temps : l’éclectisme.

Pour son manoir, par exemple, il puise à des sources variées : néopalladiennes – donc italiennes à la source – quant à la symétrie du carré et à la présence d’une longue pièce centrale – ici : le vestibule (auquel on accède par un tambour d’entrée) – puis la cuisine en soubassement; néomédiévales quant à la présence de tours sur l’angle, l’une d’elles comportant un magnifique escalier hélicoïdal, un classique de l’architecture française, à quoi il faut ajouter une tour carrée coiffée de parapets crénelés et percés de fausses meurtrières; louisianaises pour ce qui est du large auvent et de sa galerie sur trois élévations (il eut souhaité deux galeries superposées); québécoises (canadiennes)  pour la forme assez raide du toit à quatre versants comme à la maison des Sulpiciens, au fort de la montagne, à Montréal; le tout avec une touche Regency dans la terrasse faîtière. Et encore on le voit s’aligner sur les préceptes de l’architecture française du 19e siècle quant à la localisation des belles pièces – salle à manger, salon – vers l’arrière de la maison et quant à la communication qu’assurent des portes de l’un à l’autre des espaces aménagés en rez-de-chaussée. Ce sont les mêmes principes que défendait, par exemple, un Viollet-le-Duc.

Louis-Joseph Papineau n’a rendu habitable que le fronteau de son vaste domaine donnant sur la rivière. Depuis la route qui relie Monte-Bello à Papineauville et Plaisance, voici un grand parc d’arbres de haute futaie où serpente l’avenue seigneuriale. Sur le cap Bonsecours, quatre grandes pelouses entourent le manoir. Vers l’ouest, en contrebas, la pelouse s’enrichit originellement d’un bel étang tout en courbes, dans le goût pittoresque. Un pont sur l’avenue, des bancs, des pergolas de repos, un campanile, tout cela, dans le goût rustique (rondins au naturel gardant leur écorce) est mis en place par Amédée principalement. Il s’inspire des publications d’Andrew Jackson Downing, architecte paysagiste étatsunien alors en vogue. Louis-Joseph Papineau va puiser son eau par-delà de son grand parc grâce à cette pompe à fonctionnement continu, le bélier hydraulique, une invention d’un des frères Montgolfier à la fin du 18e siècle. Il se constitue ainsi une réserve d’eau pour l’usage domestique, pour l’arrosage des jardins et l’animation de deux fontaines, l’une en façade, l’autre en élévation arrière, côté rivière.

Façade du Manoir Papineau © Jerry Roy

Façade du Manoir Papineau © Jerry Roy

Le manoir surgit de terre entre 1848 et 1850, alors que la famille peut s’y installer à compter du 14 novembre. Louis-Joseph Papineau a recours à trois sources de chauffage : des foyers, de petits poêles démontables hors saison et un calorifère comprenant une voûte chauffée d’où migrent des tuyaux dispersant l’air chaud par des registres. En 1878, le nouvel occupant des lieux, Amédée Papineau, introduit l’eau courante et des sanitaires à l’eau pour remplacer les latrines logées dans la plus petite des tours du manoir.

Comme tout seigneur, Louis-Joseph Papineau perçoit les rentes seigneuriales souvent payées en nature, entendons notamment du blé. Puis, il y a le prélèvement de la quatorzième partie des blés du moulin. La conservation de ces grains se fait dans un petit hangar à grain qui apparaît en 1855, érigé avec un suave effet néogothique, mâtiné d’accessoires à l’italienne. C’est le hangar à grain conforme aux critères de l’Encyclopédie de Diderot & D’Alembert en ce qui touche l’aération et un éclairage dispensé avec parcimonie. L’étage comporte, peu de temps après la construction, un atelier d’artiste : Napoléon Bourassa, le gendre, y réalisera vraisemblablement le portrait le plus célèbre de son célèbre beau-père, les mains croisées dans le dos et tenant un livre avec un fond de scène qui n’est autre que la vue depuis le cap Bonsecours sur une rivière belle comme le Rhône. Quasi au même moment, on érige la maison du jardinier, pavillon d’entrée à Monte-Bello, près de la barrière. Là aussi, le vocabulaire néogothique est mis à profit, traité dans un même matériau, la brique, et disposant d’une même toiture aiguë ici décorée de lambrequins finement découpés.

L’un des fils Papineau étant mort à Monte-Bello – il s’agit de Gustave, décédé à 21ans en 1851 – Louis-Joseph Papineau et Amédée eurent l’idée d’ériger une chapelle funéraire, ce qui sera fait de 1852 à 1855. L’édifice est en pierre dans l’esprit néogothique rustique. Les inhumations s’y font dans la crypte dans des constructions voûtées en brique. Avec le temps un petit cimetière extérieur recevra les dépouilles familiales.

En 1881, Amédée agrandit le manoir par un salon hors-œuvre dominant une orangerie qui accueille, l’hiver, les plantes délicates, mais volumineuses qui ornent les pelouses. Cette serre est un complément à une autre serre chaude construite sur le rebord du cap en 1887, pour remplacer un ancien colombier lui-même transformé en serre par Louis-Joseph Papineau. Cette serre à trois niveaux abondamment vitrés fut réduite en son seul rez-de-chaussée vers 1913. L’édifice servit dorénavant de pavillon de thé, incomparable kiosque d’observation du paysage. Amédée donne aussi forme, en 1880, à un musée familial auquel il attribue une fonction éducative auprès de la population de la seigneurie. C’est un édifice en brique avec façade en pierre où l’éclairage zénithal est dispensé par des tabatières. Cet éclairage particulier n’est pas sans évoquer un souvenir de voyage à la Maison carrée de Nîmes qu’on avait dotée d’un éclairage faîtier, même si cela n’avait rien à voir avec les temples antiques.

Monte-Bello disposait d’un vaste jardin potager, ainsi que de nombreuses dépendances : étable-écurie, porcherie, poulailler, glacière, remises, grange, cabane à sucre, &c. Depuis la route principale, une avenue seigneuriale serpentait à travers le parc et venait s’abouter au chemin du cap qui encerclait le manoir pour se diriger vers les dépendances avant de retourner vers la route principale par le chemin vert. En 1929, la propriété fut vendue pour devenir un club privé, Lucerne in Quebec, pour le bon plaisir des Étatsuniens, un but clairement avoué, avant d’adopter un nouveau nom, celui de Seigniory Club. En 1975 le manoir reçut une reconnaissance du gouvernement du Québec suivie d’une reconnaissance fédérale en 1986. Ce même manoir sera bientôt l’objet d’importants travaux d’entretien, spécialement quant à son enveloppe. Monte-Bello continuera de témoigner de son concepteur, l’inégalé Louis-Joseph Papineau, homme complexe, amoureux de son pays, politique rigoureux et farouche républicain opposé aux monarchiens, c’est-à-dire aux tenants de la monarchie constitutionnelle. Rappelons que cet homme, souvent entouré de nains politiques, reçut son véritable premier hommage public fort tardivement, en 2002, par une statue monumentale devant l’Assemblée nationale. Un nouveau bronze apparut à Saint-Denis-sur-Richelieu en 2012. Mais, il est une reconnaissance qu’on ne peut passer sous silence survenue en 1982. Le Congrès juif canadien honorait alors Louis-Joseph Papineau « à l’occasion du 150e anniversaire de la loi qui accorda des droits pleins et entiers aux Juifs du Bas-Canada ». Cela était survenu, grâce à Papineau et au Parti patriote, un quart de siècle avant le reste de l’Empire britannique…

 


Article tiré de La Lucarne – Hiver 2018-2019 (Vol XL, numéro 1).

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