Ma pierre angulaire

24 août 2020

Jean-Robert Grenier

Retrouvez l’article précédent de ce récit dans le numéro été 2020 de la Lucarne

On trouvera ci-après la suite des articles de Jean-Robert Grenier sur sa maison de Calixa-Lavallée parus dans les trois précédents numéros de La Lucarne.

Avant d’entreprendre le curetage complet de notre maison, nous devions attendre le départ de nos locataires. Or, un certain soir en mai 1978, les sœurs Provost, nous réservant une surprise, nous apprirent que les deux cheminées de la maison furent détruites par leur père aux premières heures du XXe siècle. Ce dernier avait décidé de moderniser la maison familiale et tant qu’à y être, de démolir du même coup son vieux bas-côté construit au XVIIIe siècle ; puis, d’un sourire narquois, elles nous dévoilèrent l’endroit où retrouver les terrasses des deux foyers. Génial, elles reposaient alignées au pied des marches de la porte principale de la maison. C’est un excellent début pour des restaurateurs en herbe, deux éléments d’origine retrouvés !

La terrasse, le linteau et les jambages du foyer de la salle commune.Terrasse du foyer de la salle à manger avec ses jambages.Connaître l’emplacement des terrasses des foyers est une chose, les extirper du sol et les ramener dans la maison à leur place d’origine en est une autre. Ces terrasses ont une épaisseur moyenne de 17 cm par une largeur de 150 cm et une profondeur de 75 cm pour la plus grande. Elles sont très lourdes. Mon beau-frère André m’aidant, nous avons vite constaté que nous devions, pour les dégager, creuser à partir du bord de la rue, car les pierres étant trop serrées l’une contre l’autre pour que l’on puisse les bouger. L’effort en a valu la peine… Non seulement nous les avons retirées du sol, mais nous avons retrouvé les linteaux et les jambages des deux foyers. Le « vlimeux » Monsieur Provost les avait convertis en marches afin de rejoindre le niveau du chemin de la Beauce qui, au début du XXe siècle, était plus bas d’environ 60 cm. Nos locataires ayant déménagé à Verchères, le curetage a donc pu continuer.

La petite trappe à même le plancher du salon.Les planchers sont également riches d’informations. Les plus usés sont toujours ceux de la salle commune particulièrement autour de la pierre d’évier où se lavent les légumes en provenance du potager ainsi qu’autour de l’âtre où l’on réchauffe la maison, prépare les repas, fabrique le savon et chauffons l’eau pour l’ensemble des tâches ménagères. Les planchers moins usés sont ceux des chambres des grands-parents, des parents, du salon et ceux des filles. La chambre des garçons est souvent à l’étage, côté sud-ouest, juste au-dessus du salon. On la rejoint à partir de la salle commune en empruntant, face au foyer, un petit escalier abrupt entre deux poutres rapprochées. Seules, la chambre des grands-parents et celle des parents partagent un mur commun. Cette répartition des espaces réservés aux chambres assure ainsi l’intimité des couples adultes. Dans le salon, on découvre cachée sous un tapis, une petite trappe à même le plancher qui, une fois ouverte, donne accès au chaudron où l’on remisait l’argent durement gagné. Puisque le salon était rarement accessible aux enfants, les parents avaient le loisir d’y accéder sans en être gênés. Ce chaudron était relié à une chaîne et à un crochet fixé sous le plancher du salon. Il pendait au plafond de la cave, très éloigné de la trappe principale.

Aveu et dénombrement de 1724 à 1737 de la seigneurie de Verchères. Remarquez la zone verte « de bois debout » et la zone blanche, « la terre faite ».Revenons au bas-côté démoli dont la construction remonte au XVIIIe siècle. Nous savons que sur le côté nord-est de la maison actuelle se trouvait la première habitation du lot 391. Pour preuves, les informations des sœurs Provost sur la démolition du vieux bas-côté au début du XXe siècle ainsi que le tracé de son faîte resté visible à même le mur pignon du grenier de la grande maison avant nos travaux de restauration. À l’époque, ce qui m’intriguait c’est qu’aucune des planches en dessous et au-dessus dudit tracé du toit du bas-côté ne présentait de continuité entre elles. Je compris, 35 ans plus tard, le pourquoi de cette anomalie. En voici l’histoire : mon ami, Jacques Boisseau, passionné par l’histoire de la seigneurie de Verchères, a cartographié et étudie toujours, depuis 40 ans, tous les actes notariés de la seigneurie. Ces derniers couvrent les contrats entre le seigneur, François Jarret, et ses censitaires, les achats et ventes de terres et petits lots, les contrats de mariage, les testaments en plus des contrats de construction de ponts, de routes et des bâtiments seigneuriaux ainsi que les contrats privés. Voici donc le fruit de son travail cartographié. Un jour, voulant piquer ma curiosité, Jacques Boisseau arrive chez nous et m’informe qu’il vient de terminer la lecture d’une transaction notariée remontant à la fin du XVIIIe ou au début du XIXe qui concerne ma propriété. Il me résume en ses mots l’esprit de la transaction : le contrat de vente de la terre, de ses bâtiments et de la maison prévoyait que le vendeur avait l’obligation, à la signature, de fournir tout le bois nécessaire à l’agrandissement de la maison d’origine (voir bas-côté). Les nouveaux propriétaires auraient donc construit la grande maison à partir du mur sud-ouest du bas-côté. Voilà… comme aurait dit mon père : l’explication logique de ce « mystère mystérieux ». En d’autres termes, le mur pignon au nord-est de la nouvelle maison aurait coiffé le toit sud-ouest de la première habitation ! Comprendre l’architecture des maisons anciennes n’est pas toujours chose simple, spécialement si elles ont connu des transformations importantes. L’observation, la remise en question de nos hypothèses et la patience sont des qualités à développer si l’on veut comprendre l’art de construire de nos ancêtres.

On peut lire sur le cliché la première transaction privée du lot 391, « le 15 août 1732 Vente de terre par Charles Palardy ? à Gabriel Ledoux de la Biause, Maison, grange, étable, écurie, 35 arpents labourables et 1 en prairie ».

Cliché de la carte montrant la maison sur le lot 391 et identifiée par un cercle.Cette première carte nous présente l’historique des transactions immobilières en la seigneurie de Verchères entre les années 1724 à 1737. Ce que l’on appelait anciennement « aveu et dénombrement » est appelé aujourd’hui « recensement », mais à la différence qu’à l’époque, lorsque les villages étaient visités par les officiels de l’administration soit les soldats, à chacune des visites, le père ou la mère devait les informer du nombre d’adultes capables de tirer du fusil, du nombre d’armes à feu en la demeure ainsi que du nombre de garçons en âge de s’en servir. C’était la façon pratique d’évaluer le capital de miliciens dont l’armée pouvait disposer rapidement en cas d’attaques d’envahisseurs.

À l’époque, les recenseurs arpentaient le territoire et étaient toujours accompagnés d’artistes qui peignaient les allures de chaque village, ses abords, mettaient en images sa géographie, les difficultés du terrain et les endroits stratégiquement avantageux pour se cacher de l’ennemi. Avec ces aquarelles et ces dessins regroupés par seigneurie, l’armée, lorsqu’elle devait intervenir sur un territoire, avait déjà en main une bonne idée des difficultés qu’elle pouvait rencontrer. Les milices locales se joignaient à elle et attendaient les ordres des professionnels de la guerre.

Une aquarelle signée par l’artiste Boyd du type de celles réalisées par ces artistes. Boyd a sûrement été inspiré par cette scène champêtre lors d’une période de pause.


Article tiré de La Lucarne – Automne 2020 (Vol XLI, numéro 4).

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