Robert-Lionel Séguin (1920-1982) : Un chercheur-collectionneur passionné

24 août 2020

Laurence Provencher St-Pierre,
Ethnologue et postdoctorante au Laboratoire de muséologie et d’ingénierie de la culture (LAMIC), Université Laval, Québec.

Robert-Lionel Séguin. (Gabor Szilasi, Reportage chez Robert Lionel Séguin, ethnologue, Rigaud (1970), Fonds du Ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine, Office du film du Québec.)On souligne cette année le 100e anniversaire de naissance de Robert-Lionel Séguin, chercheur déterminé, collectionneur infatigable et figure marquante de l’ethnologie québécoise. Séguin naît à Rigaud le 7 mars 1920. Très tôt, sa passion pour l’histoire, ses recherches généalogiques et ses nombreux projets d’écriture occupent tous ses temps libres. Employé de ferme pendant la Deuxième Guerre mondiale, il entame ensuite une carrière d’archiviste. Son intérêt pour la vie quotidienne et la culture populaire de ses ancêtres l’amène graduellement à se tourner vers l’ethnologie et la recherche de terrain. Dans les années 1950, l’ethnologie québécoise est une discipline en formation qui se développe à l’Université Laval autour de Luc Lacourcière et de son équipe des Archives de folklore. Leurs travaux se concentrent autour de la littérature orale. Les études en culture matérielle y représentent un champ sous exploité. Par ses recherches sur la civilisation traditionnelle, Séguin participe alors au développement de ce champ et esquisse les bases de l’ethnologie historique en proposant une approche jusque-là inédite. En effet, il serait le premier à combiner l’analyse des archives notariales avec celle des objets matériels.

Séguin consacre sa carrière à l’étude de l’habitant dont il tâche de dresser un portrait le plus réaliste possible. Il obtient un doctorat de l’Université Laval en 1963. Sa démarche comparative le pousse également à étudier la civilisation traditionnelle française afin d’identifier les convergences et les divergences entre les techniques, les outils et les savoir-faire qu’il observait au Québec. Conséquemment, il effectue plusieurs séjours d’étude en France. Il soutient d’ailleurs un deuxième doctorat à l’Université René Descartes, à Paris, en 1972 et un troisième à l’Université de Strasbourg en 1981.

Parallèlement à ses recherches, Séguin travaille comme conseiller technique au Musée du Québec, ethnologue-conseil à l’Office national du film, chargé de recherche pour le Musée national du Canada et conservateur du musée-laboratoire de l’Institut des arts appliqués de Montréal. À la fin des années 1960, il est chargé de cours à l’Université Laval et à l’Université de Montréal. Puis, arrivé à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) en 1969, il y fonde, avec l’historien Maurice Carrier, le Centre de documentation en civilisation traditionnelle. Il y poursuit une carrière de professeur d’ethnologie québécoise jusqu’en 1980. Il décède subitement le 16 septembre 1982.

Robert-Lionel Séguin a laissé sa marque sur l’ethnologie au Québec, d’abord par ses nombreux écrits s’adressant aux spécialistes comme au grand public. Il est l’auteur de dix-sept monographies et de centaines d’articles publiés dans des revues spécialisées, des journaux nationaux et des publications régionales. Son impressionnante bibliographie rend compte de l’étendue de ses intérêts de recherche. Toutes les facettes de la vie quotidienne traditionnelle, de l’époque de la Nouvelle-France au début du XXe siècle, le fascinait. Il a notamment écrit sur l’équipement aratoire, les granges, les maisons, le costume civil, les divertissements, la danse, les métiers, les jouets, les moules, les ustensiles, la vie libertine et la sorcellerie. Il a également réalisé plusieurs expositions présentées des deux côtés de l’Atlantique et dans lesquelles il mettait en valeur les pièces de sa collection personnelle.

Quelques objets de la collection Robert-Lionel Séguin. (Gabor Szilasi, Reportage chez Robert Lionel Séguin, ethnologue, Rigaud (1970), Fonds du Ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine, Office du film du Québec.)Cette collection représente l’autre volet de l’héritage de Robert-Lionel Séguin. En effet, au cours de sa vie, Séguin a sillonné le Québec rural et a constitué une imposante collection d’étude documentant la vie traditionnelle québécoise. Elle est reconnue par le Gouvernement du Québec et classée en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel. Elle se décline en trois ensembles : la collection d’archives, la bibliothèque et la collection d’objets. Les archives historiques et les 6000 volumes de la bibliothèque de Séguin sont aujourd’hui conservés au Centre d’archives de Vaudreuil-Soulanges. Sa collection d’archives figurées, comme il la désignait lui-même, composée de plus de 22 000 objets et de sept bâtiments, est conservée au Musée POP de Trois-Rivières. La collection Robert-Lionel-Séguin est d’ailleurs intimement lié à l’histoire de cette institution muséale, puisque c’est son achat par l’UQTR en 1983 qui a entrainé la création du Musée.(1)

C’est dans la réserve portant son nom et dans laquelle est conservée sa collection que j’ai été confrontée pour la première fois à l’héritage de Robert-Lionel Séguin. Étudiante en ethnologie à l’Université Laval quelques années plus tôt, j’avais entendu parler de ce personnage important de l’histoire de la discipline sans m’y attarder davantage. J’avais aussi récupéré chez la mère d’une amie quelques ouvrages classiques de l’ethnologie québécoise des années 1970 et 1980, dont son étude sur la civilisation traditionnelle. Jamais ouverte, cette grosse brique de 700 pages avait, au fil de mes déménagements caractéristiques de la vie d’étudiante, trouvé le chemin du sous-sol de mes parents. En 2017, j’ai travaillé plusieurs mois avec l’équipe du Musée POP de Trois-Rivières dans le cadre de mon doctorat en muséologie. C’était alors mon premier contact avec la collection Séguin. J’en ai mesuré l’ampleur, la richesse et l’immense potentiel de recherche qu’elle représentait. Lors de la rédaction de ma thèse, j’ai ressenti la frustration de ne pouvoir consacrer que quelques pages à l’histoire de cette collection et à son collectionneur. Pourtant, l’histoire de cet ensemble aujourd’hui patrimonialisée est aussi fascinante que l’histoire de chacun des objets qui la compose. Ce sentiment de n’avoir pu qu’effleurer un sujet immense a motivé l’élaboration d’un projet de recherche postdoctorale lui étant consacré. Débuté cette année, ce travail d’enquête me permet d’en apprendre tous les jours un peu plus sur cette précieuse collection et sur l’ethnologue qui en est à l’origine.

À la fois banals et exceptionnels, les objets collectionnés par Séguin rendent compte d’un mode de vie humble et anonyme aujourd’hui disparu. C’est cet héritage qu’il a obstinément tâché de documenter, de conserver et de transmettre. Cette collection est également un témoignage du travail acharné d’un ethnologue hors normes habité par un fort sentiment d’appartenance à sa région natale et un amour profond du Québec. Son œuvre mêle nostalgie et grande fierté. Si elle renseigne sur la vie quotidienne de la société traditionnelle, elle témoigne aussi avec force du Québec des années 1960 et 1970 ainsi que de la détermination d’un chercheur-collectionneur à participer à ce mouvement d’affirmation identitaire caractéristique de cette période. En collectionnant le passé, c’est aussi son présent en quête de son propre patrimoine que racontait Séguin.

Séchoir à maïs (Collection Robert-Lionel-Séguin, Musée POP)

Ce séchoir a été construit vers 1872 par Amédée-Gaspard Séguin, menuisier et grand-père maternel de Robert-Lionel Séguin. Pour constituer sa collection, Séguin a parcouru le Québec à la rencontre d’informateurs, d’antiquaires et de collectionneurs. Or, comme l’illustre cet exemple, une part de sa collection est constituée d’objets issus de sa famille installée à Rigaud depuis plusieurs générations.

1. L’institution ouvre ses portes en 1996 sous le nom de Musée des arts et traditions populaires du Québec. Il devient le Musée québécois de culture populaire en 2001, puis le Musée POP en 2018.


Article tiré de La Lucarne – Automne 2020 (Vol XLI, numéro 4).

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