Lauréat du prix Robert-Lionel-Séguin 2020

5 décembre 2020

LE PATRIMOINE, DU TRAVAIL PROFESSIONNEL À L’ENGAGEMENT POLITIQUE !

Christian Denis, ethno-historien et conseiller municipal

En cette année 2020 marquée sous le sceau de la pandémie, La Lucarne a invité le lauréat du prix Robert-Lionel-Séguin à s’exprimer sur ses motivations et son action en matière de sauvegarde du patrimoine bâti.

Christian DenisCette reconnaissance en matière de patrimoine, je la reçois avec beaucoup de fierté et d’humilité et elle me permet de refaire ou de revisiter mon engagement depuis plus de 40 ans. Bien que j’aie commencé à collectionner des objets très tôt, c’est à l’école secondaire que, vers 1974, j’ai signé mon premier article engagé contre la destruction potentielle de la Maison Soulard datant du 18e siècle et située à la limite de Neuville et de Saint-Augustin dans le cadre de l’implantation d’un projet d’aluminerie. Malgré son audience réduite, cette première prise de position dans le journal étudiant de l’Académie Saint-Louis fut le point de départ de mon engagement lequel ne s’est jamais estompé par la suite. Le patrimoine au sens large venait d’entrer dans ma vie.

Les années de formation et d’engagement associatif

Quelques années plus tard, je suis entré à l’université Laval en ethnologie québécoise, puis à l’université du Québec à Trois-Rivières afin de poursuivre des études en histoire et d’entreprendre une scolarité de maîtrise en études québécoises. À cette époque, j’ai eu le privilège de travailler à la collection Robert-Lionel-Séguin et de mettre en application les concepts et les connaissances acquises en culture matérielle. Ce bref passage m’a permis de m’initier aussi à l’approche de Robert-Lionel Séguin par sa méthode, ses écrits et la fréquentation de son immense collection d’études. Cette collection et tout son environnement furent pour moi le premier laboratoire d’apprentissage. Lors de mon passage à Trois-Rivières, j me suis impliqué activement dans la SCAP (Société de conservation et d’animation du patrimoine de Trois-Rivières) qui constituait à ce moment-là à peu près la seule forme d’opposition politique et citoyenne face aux ambitions du maire Gilles Beaudoin ; ce dernier régnait sur sa ville. Il décida de détruire le bâtiment de la grande usine Wabasso de Trois-Rivières, un des témoins de la naissance de l’industrie textile au Québec. Ce bâtiment, qui s’intégrait harmonieusement dans l’espace urbain, fut remplacé par un centre commercial insipide et sans envergure. Ce projet, nous l’avions combattu fermement afin de provoquer un débat sur la réutilisation du bâtiment historique mais sans succès, le bâtiment fut détruit. Fort heureusement, dans cette tourmente, nous avions réussi à sauver in extremis les archives de la compagnie, à l’insu des propriétaires étrangers et à verser le tout aux Archives nationales du Québec de Trois-Rivières, ceci avec l’assentiment par la suite des autorités concernées.

Il faut dire que cette période était assez fébrile au Québec et que cette démolition, et bien d’autres encore, n’ont fait que nourrir mon intérêt et mon engagement dans différentes associations patrimoniales dédiées à la sauvegarde et à la reconnaissance du patrimoine. Dès le début des années 1980, j’ai été associé au Conseil des monuments et sites du Québec qui constituait l’un des piliers de la sauvegarde du patrimoine au Québec. Par la suite, avec quelques personnes, j’ai été un membre fondateur et administrateur actif pendant plusieurs années de l’AQPI (l’Association québécoise du patrimoine industriel) ; cette dernière contribua de façon importante à la reconnaissance du patrimoine industriel au Québec et à la valorisation des savoirs techniques. Cette décennie déterminante se concluait pour moi de façon positive car, en 1988, quelques mois avant l’ouverture du Musée de la civilisation, j’ai eu le bonheur d’être recruté pour y travailler comme conservateur au développement des collections. En rétrospective, je peux vraiment affirmer que c’est mon passage à la collection Séguin et mon engagement associatif qui m’ont permis de faire le saut vers une institution nationale pour laquelle je consacrerai les trente prochaines années de ma vie, de 1988 à 2018.

La vie professionnelle et l’action politique !

Parallèlement à une vie professionnelle entièrement dédiée au patrimoine matériel dans cette grande institution, j’ai poursuivi mon engagement auprès d’organismes voués à la sauvegarde et à la mise en valeur du patrimoine. Au même moment, je suis passé de la parole aux actes en achetant et en sauvant une maison patrimoniale à Grondines que je possède encore. J’ai toujours eu la conviction que, pour changer les choses, il fallait prêcher par l’exemple et s’engager dans l’action politique. J’ai été élu en 1996 à titre de conseiller municipal à Grondines et à Deschambault- Grondines après la fusion de 2002.

Aujourd’hui, je cumule plus de 23 ans de vie politique et d’implication dans mon milieu en favorisant la sauvegarde du patrimoine. J’ai la chance de vivre dans une municipalité rurale qui fait partie de l’Association des plus beaux villages du Québec. Modestement, je considère que nous sommes certainement dans le peloton de tête des villages qui investissent dans le patrimoine et la culture au sens large sans pour autant négliger d’autres secteurs.

Au cours des années, nos préoccupations et nos interventions ont évolué du cadre bâti à la mise en valeur paysagère tout en favorisant la créativité renouvelée avec Culture et patrimoine de Deschambault-Grondines et la Biennale internationale du lin de Portneuf qui, elle, favorise l’intégration de l’art contemporain dans un milieu bâti traditionnel. L’un des projets dont je suis particulièrement fier, c’est celui d’avoir contribué à la conversion du presbytère de Grondines et à la sauvegarde de la terre de la fabrique ; cet ensemble est devenu le Sentier de la fabrique par la mise en valeur du milieu patrimonial et naturel entre le fleuve et le noyau institutionnel.

J’ai aussi siégé au Comité d’urbanisme pendant plusieurs années afin d’orienter et de mettre en place des politiques permettant une meilleure harmonisation des cadres bâtis ancien et actuel. Nous avons instauré un PIIA (Plan d’implantation et d’intégration architecturale) sur les 22 kilomètres du chemin du Roy qui traversent notre territoire et qui s’étendent aussi dans les noyaux urbanisés anciens. Évidemment, c’est un travail d’équipe qui ne peut réussir qu’avec le soutien et l’adhésion des citoyens et citoyennes engagés dans la municipalité. Je réitère que l’engagement politique à petite échelle finit par avoir une portée insoupçonnée qui dépasse largement nos frontières locales. J’ai été invité à quelques reprises comme conférencier afin de témoigner sur le patrimoine à Deschambault-Grondines et surtout sur les interventions municipales et citoyennes visant à le protéger.

D’ailleurs en 2013, j’ai reçu le prix de l’engagement culturel de la MRC de Portneuf en même temps que mon fils qui, lui, recevait un prix pour la restauration de sa maison patrimoniale dans une municipalité voisine ; trois ans plus tard en 2016, on me décernait le Prix du patrimoine de la Région de la Capitale-Nationale pour une contribution remarquable d’un élu à la mise en valeur du patrimoine. Voilà deux prix qui traduisent à la fois mon implication dans le domaine mais aussi dans une communauté qui soutient son patrimoine.

Ce travail de terrain, par l’action municipale et patrimoniale, a toujours été en symbiose avec mon travail professionnel au Musée de la civilisation comme responsable de plusieurs secteurs des collections, ceci permettant de mieux intégrer les différents types de patrimoine sous une seule et même réalité. Mes fonctions comme conservateur et responsable du programme Patrimoine à domicile visaient à préserver le patrimoine mobilier. Dans ce contexte, nous avons eu le bonheur de parcourir le Québec pendant plus de 15 ans et d’animer, sur la chaîne Historia, l’une des premières émissions dédiées au patrimoine mobilier tout en valorisant par ricochet le patrimoine immobilier. Cette émission, diffusée pendant plus de six ans, a connu un grand succès. Elle a permis aux Québécois de découvrir leurs meubles anciens et de nourrir leur intérêt pour les beaux objets. Aujourd’hui, bien que retraité du Musée de la civilisation, je demeure toujours bien ancré dans la réalité patrimoniale en qualité de président du Centre d’archives régional de Portneuf.

Presbytère de Grondines et le Sentier de la fabrique Deschambault-Grondines.

Maison de Deschambault-Grondines.

Microbrasserie les Grands Bois, Saint-Casimir de Portneuf. Magnifique bâtiment Art déco dessiné en 1946 par l’architecte trifluvien Ernest L. Denoncourt (1888-1972).

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Ce parcours professionnel et personnel orienté vers le patrimoine comme mode de vie n’a pas été sans rejaillir sur la famille et l’entourage. Outre le soutien indéfectible de ma conjointe, il fallait aussi la complicité de toute la famille et, comme le dit l’expression populaire, « la pomme ne tombe pas bien loin de l’arbre ». C’est ce qui est arrivé à mes deux enfants qui sont aussi des passionnés du patrimoine. Nul doute que le discours a fait son œuvre. Mon fils a acquis sa première maison patrimoniale à Saint-Casimir et s’est lancé dans un projet de restauration qui a fait l’objet d’une émission sur Historia dans le cadre de la série Passion maisons où nous avons tous deux partagé l’écran. Puis, il est devenu copropriétaire de la Microbrasserie Les Grands Bois qui a réhabilité l’ancien cinéma et centre culturel de Saint-Casimir. Quant à ma fille, elle vient d’acquérir sa première maison ancienne qui date de 1850 ; nul doute qu’elle en fera un beau projet de vie.

D’une génération à l’autre, il est intéressant de constater comment une même finalité peut emprunter des chemins différents. Pour nous, il y avait la passion identitaire et toute cette mouvance politique des années 70 ; pour les enfants du nouveau millénaire, c’est beaucoup l’importance de limiter leur empreinte écologique par la réhabilitation d’une maison ancienne qui constitue une source de motivation. Cette relève est nécessaire si on veut faire face aux défis de notre époque en matière de sauvegarde du patrimoine québécois.


Article tiré de La Lucarne – Hiver 2020-21 (Vol XLII, numéro 1).

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