Il faut sauver ces colonnes

Il faut sauver ces colonnes

26 mai 2021

Jean Lapointe

À l’hiver 1987, le 22 janvier vers 3 h 15 du matin, la ville de Lévis fut la proie d’un pyromane dont l’oeuvre destructrice dévasta une partie ancienne du centre-ville. C’est ainsi qu’une suite de trois bâtiments mitoyens du milieu du XIXe siècle en briques d’Écosse fut la proie des flammes, dont le mythique édifice J.-B. Michaud et fils et son spectaculaire lanternon de style Second-Empire, emblématique de la côte du Passage. Vu du fleuve Saint-Laurent, cet édifice conférait une silhouette caractéristique à Lévis. Le troisième bâtiment incendié en contrebas de cet ensemble urbain, d’allure modeste, abritait un fourreur logeant toute sa famille aux deux étages et son commerce au rez-de-chaussée.

Ce dernier édifice incendié fut acquis par mon employeur, un groupe de ressources techniques en habitation communautaire. À titre de bachelier en architecture, j’eus alors à visiter le bâtiment sinistré et découvris à l’étage noble un trésor. Le salon et la salle à manger étaient séparés et embellis, selon les goûts victoriens, par une colonnade classique en bois sculpté : l’ouverture entre les deux pièces était encadrée par deux colonnes jouxtées chacune d’une colonne engagée (demi-colonne encastrée dans un mur). Cet ensemble de quatre éléments splendides n’était que très peu abîmé sinon par la fumée.

Comme le projet de mon employeur était de transformer cet édifice ruiné en logements multiples, il était clair que cet ensemble décoratif magnifique serait détruit lors du curetage de l’édifice. Après réflexion et demande audacieuse aux membres du conseil d’administration de mon employeur, j’eus la permission de prendre tout ce que je voulais.

Mon cœur aventureux de 31 ans mit peu de temps à organiser le sauvetage des colonnes. Bénéficiant du concours d’un beau-frère et aidés de quelques outils, nous nous sommes rendus dans un édifice placardé aux murs intérieurs encore couverts de glace par un froid dimanche du début d’avril 1987 ; au terme de quelques heures d’efforts, nous récupérâmes l’ensemble, soit deux colonnes complètes et deux colonnes engagées avec leurs chapiteaux, leurs bases et les piédestaux dans leur fini d’origine, un alkyde beige obscurci par la fumée de l’incendie, sans trop les abîmer. Au passage, en dégageant une des demi-colonnes, nous trouvâmes dans un mur, posée sur une entremise, une très jolie pipe de plâtre absolument intacte.

Ces artefacts sont demeurés chez moi dans un local d’entreposage pendant plus de 20 ans, jusqu’au moment où, ayant déménagé dans un condo, l’idée me vienne d’utiliser ces colonnes pour séparer la salle à manger du couloir. Après des essais de gabarits de papier posés sur le sol, la décision fut prise et je demandai à mon ami Alain Lachance, ébéniste bien connu à l’APMAQ, de décaper colonnes, bases et chapiteaux. L’un de ses fils s’acquitta de cette tâche à l’été 2007 et, dès la fin de l’automne suivant, Alain et moi mîmes en place ces splendides colonnes entièrement rafraîchies, enduites d’une teinture semi-opaque. 

Leur analyse de près permet de constater que :

  1. Les fûts cannelés en pin comptent 24 cannelures, une caractéristique classique : un assemblage raffiné d’un diamètre décroissant de la base vers le sommet leur confère grâce et élégance.
  2. Les chapiteaux de style ionique surmontés d’abaques, sont décorés de volutes feuillagées, d’astragales, d’oves et, sur chaque face, de roses. Tous ces éléments sont en tilleul.
  3. À part quelques marques au crayon de plomb à l’intérieur des fûts des colonnes, on n’y a trouvé aucune signature.
  4. La facture exceptionnelle de ces colonnes laisse à penser qu’elles pourraient avoir été sculptées dans l’atelier de Lauréat Vallière (1888 – 1973), à Saint-Romuald, vu la proximité de Lévis. Ou, comme l’ouvrage est d’esprit victorien, plus anciennement dans l’atelier de son maître, le sculpteur Ferdinand Villeneuve ?

Ces éléments architecturaux d’un autre âge sont d’une grâce et d’une richesse inégalables à notre époque. Installés judicieusement, ils confèrent de l’élégance à un intérieur contemporain. En 1987, il était, à mes yeux, impensable de laisser ces témoignages raffinés d’une autre époque, finir leur vie dans un conteneur à déchets. Cette colonnade victorienne témoigne d’un art de la sculpture et d’un art de vivre maintenant disparus.


Article tiré de La Lucarne – Été 2021 (Vol XLII, numéro 3).

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