La grand’maison de Saint-Denis-De la Bouteillerie

La grand’maison de Saint-Denis-De la Bouteillerie

21 août 2022

Bernard Chapais

La maison Chapais au sein de l’îlot patrimonial de Saint-Denis constitué de l’église, du presbytère et du cimetière (non visible). Photo Marcel Leblanc.

La maison Chapais est intimement liée à la fondation du village de Saint-Denis-De la Bouteillerie dans la région de Kamouraska. En 1833, quand Jean-Charles Chapais la fait construire pour y établir un magasin général, l’église n’existe même pas encore ; elle sera bâtie à proximité quelques années plus tard. Jean-Charles est alors loin de se douter qu’une suite d’événements feront de lui, en 1867, l’un des Pères de la Confédération canadienne. Auparavant, il aura été le premier maire de Saint-Denis, puis député conservateur du comté de Kamouraska. Après la Confédération, il sera le premier titulaire du ministère de l’Agriculture au sein du cabinet McDonald et sera, par la suite, nommé sénateur. Sa maison — la grand’maison comme ses occupants l’ont toujours appelée — sera désignée Lieu historique national du Canada en 1962 et immeuble patrimonial par Québec en 1990, à la fois pour son importance historique et pour ses qualités architecturales bien conservées.

La maison Chapais se distingue particulièrement par son imposante volumétrie qui reflète en partie l’emplacement choisi : une pente ascendante se terminant au pied d’un coteau rocheux. Comme le rez-de-chaussée est adossé à la falaise, le mur nord est constitué par la paroi rocheuse elle-même alors que les trois autres murs sont en maçonnerie pleine hauteur et recouverts de planches à clin. Le rez-de-chaussée s’ouvre sur la salle dite « des hommes » avec l’âtre central. À gauche, c’est le magasin général, à droite, le bureau de Jean-Charles Chapais appelé l’office et derrière cette partie habitée, la cave adossée à la falaise. Toutes les pièces du rez-de-chaussée de même que la cave ont un dégagement de 8 pieds sous les poutres. L’escalier tournant qui mène au premier étage débouche sur un grand hall, de part et d’autre duquel on trouve le salon, la chambre principale, la salle à manger et la cuisine originelle avec son âtre. L’escalier se prolonge jusqu’aux combles qui abritent trois chambres à l’ouest et un grand grenier à l’est. Un escalier de service situé à l’arrière relie les trois niveaux.

Lors de sa construction en 1833, la maison était essentiellement un gros corps de logis rectangulaire à trois niveaux. C’est en 1866 qu’elle acquerra son visage actuel, grâce à de nombreux ajouts d’importance qui feront d’elle une maison bourgeoise à la hauteur du statut de son propriétaire dorénavant homme d’État.

La maison Chapais dans les années cinquante. Les robiniers presque centenaires s’enracinent dans le quai et poussent au travers des garde-corps. Photo d’auteur inconnu.

Jean-Charles Chapais fera d’abord construire ce qu’on appelait le quai, une terrasse comblant la dénivellation de cinq pieds entre le rez-de-chaussée et le trottoir. Ceinturé d’un mur de soutènement recouvert de planches verticales et dépassant largement les deux côtés de la maison, le quai accroît sensiblement la volumétrie de l’ensemble en créant un véritable quatrième niveau. Seront aussi ajoutés les galeries ceinturant le premier étage sur trois côtés, les deux escaliers tournants qui les relient au quai, de même que l’ensemble des garde-corps à motifs découpés qui longent les galeries au premier étage et le pourtour du quai au rez-de-chaussée. Un grand portail ornementé de baies latérales, d’une imposte et de pilastres donnera maintenant accès à la maison à partir de la galerie du premier étage. Directement au-dessus, sur le versant sud du toit, on construira une lucarne à pignon aussi large que le portail qu’elle surplombe. Particulièrement élaborée, cette lucarne comprend deux ailes latérales avec chacune une fenêtre aveugle et un élégant toit en demi-cloche reposant sur deux paires de colonnettes décoratives ajourées. Toutes les fenêtres du corps de logis sont de mêmes dimensions aussi bien au rez-de-chaussée qu’à l’étage et aussi bien sur la façade que sur les murs pignons. Elles sont à battants à six carreaux et les chambranles sont ornés du même élégant motif — un quadrant de rayons de soleil — à la jonction de la traverse et de chacun des deux jambages.

C’est aussi de cette deuxième phase de construction que datent deux annexes d’importance : la nouvelle cuisine et une dépendance multifonctionnelle appelée « le hangar ». Construite perpendiculairement au mur gouttereau arrière, la nouvelle cuisine est surmontée d’un toit à deux versants retroussés et d’une petite lucarne. Elle fut vraisemblablement construite pour pallier le rétrécissement de l’ancienne cuisine qu’on avait amputée pour y ajouter une chambre démolie plus tard. Quant au hangar, il est visible en façade du côté droit de la maison, adossé au coteau rocheux. Malgré son nom, son architecture est en parfaite harmonie avec le corps de logis principal. Il compte deux planchers et on y retrouve le même revêtement de planches à clin, la même galerie avec son garde-corps à motifs découpés ainsi que quatre fenêtres avec le même style de chambranles. Les murs sont en madriers sur le plat et le toit est à quatre versants de style Regency. Alors que l’étage servait de remise pour les voitures à cheval et le matériel agricole, le rez-de-chaussée avait de multiples fonctions. Il comportait une glacière et servait de fournil, de boucherie, de buanderie, de dépense pour les conserves et de lieu pour la confection des chandelles et du savon. Un passage fermé et entièrement fenestré relie la maison au hangar par l’arrière.

En 1866, la maison est habitée par Jean-Charles Chapais qui passe dorénavant une grande partie de son temps à Ottawa et par sa femme Georgina Dionne avec leurs quatre enfants âgés de 8 à 16 ans. À la mort de Jean-Charles en 1885, sa femme hérite de la maison et elle lui survit pendant quelques années. En 1893, le fils cadet, Thomas, devient propriétaire et le demeure jusqu’à sa mort en 1946. Sir Thomas Chapais eut une notoriété plus grande encore que celle de son père. Journaliste, historien éminent, sénateur à Ottawa et conseiller législatif à Québec, il fut ensuite ministre et orateur du Conseil législatif. Il reçut de nombreux honneurs dont la Légion d’honneur française. Il travaillait à Québec mais résidait à Saint-Denis pendant les mois d’été avec sa femme Hectorine Langevin ; le couple n’aura pas d’enfants. En 1898, un événement viendra bouleverser profondément le quotidien de la maison. Amélie, la sœur de Thomas, avait épousé Édouard Barnard en 1874 ; veuve avec dix enfants âgés de 3 à 20 ans, elle viendra s’installer dans la grand’maison et y demeurera jusqu’à sa mort en 1926. Thomas nouera de véritables liens paternels avec ses nombreux neveux et nièces, comme en témoigne une abondante correspondance.

En 1923, il fera construire une annexe du côté est du rez-de-chaussée afin d’y déménager son importante bibliothèque. Le toit plat de cette annexe était accessible par les galeries ceinturant le premier étage et utilisé comme terrasse. Il comportait à l’origine un puits de lumière dont la partie extérieure a disparu depuis. C’est dans cette bibliothèque que Thomas Chapais écrira son Cours d’histoire du Canada de 1760 à 1867 en huit volumes. C’est aussi là qu’il sera exposé avant ses funérailles auxquelles assistera Maurice Duplessis en 1946.

Thomas lègue la grand’maison au petit-fils de son frère aîné et en accorde l’usufruit à deux de ses nièces, Élodie et Julienne Barnard. Cette dernière, archiviste et historienne, jouera un rôle de tout premier plan dans le long processus qui aboutira à la désignation de la maison Chapais comme Lieu historique national en 1962. Julienne et Élodie occuperont la maison jusqu’en 1968, date à laquelle elle sera vendue avec son mobilier au ministère des Affaires culturelles du Québec. En 1990, l’Association touristique de Saint-Denis nouvellement fondée se donne pour mandat d’ouvrir la Maison Chapais au public et en obtient la gestion de même que le rapatriement d’une partie des meubles conservés au Musée de la Civilisation. En 2002, Québec cède la propriété de la Maison à ce qui est dorénavant l’Association patrimoniale de Saint-Denis-De la Bouteillerie.

Entretien et restauration

C’est un truisme, les maisons en bois exigent énormément d’entretien. Dans le cas de la maison Chapais, le problème est nettement amplifié non seulement à cause de son volume et de ses dépendances mais surtout en raison de la grande quantité d’éléments architecturaux exposés aux intempéries : longues galeries, escaliers tournants, garde-corps sur deux niveaux, nombreuses fenêtres à carreaux, sans compter le quai lui-même. On trouve d’ailleurs, dans les archives familiales, de très nombreuses mentions décrivant des travaux de réparation et de peinture constamment à refaire. En devenant propriétaire des lieux en 2002, la Société patrimoniale de Saint-Denis héritait de la tâche colossale et sans cesse renouvelée de trouver les fonds suffisants pour assurer l’intégrité de la maison. Un exemple parmi d’autres : un chantier d’envergure prenait place en 2021 alors qu’on procédait à la restauration des toitures du logis principal et de l’annexe-cuisine après une intense campagne de financement.

Les bardeaux de cèdre de l’ancien toit installé en 1987 avaient mal vieilli, car ils avaient été posés directement sur le pontage en contreplaqué. La nouvelle couverture fut installée selon des normes rigoureuses spécifiées par un architecte, l’objectif étant de respecter l’apparence originale de la toiture tout en maximisant sa longévité. L’enlèvement de l’ancienne toiture fut suivi de la pose d’une membrane d’étanchéité à haute performance puis d’une structure de voliges à claire-voie comprenant deux niveaux de lattes : les premières posées verticalement et espacées de 20 pouces, les deuxièmes fixées horizontalement sur les premières et espacées de 1 ¼ pouce.

Quelque 30 000 bardeaux de cèdre de l’est de première qualité ont été utilisés, tous fixés par des clous en acier inoxydable. Ils furent, au préalable, biseautés et recouverts en atelier de deux couches de teinture à l’huile de lin, une troisième couche étant appliquée après la pose. La fragilité de certains éléments décoratifs tels que les colonnettes ajourées de la lucarne principale, la courbure prononcée de certaines parties du toit et le grand nombre de raccordements de surfaces, notamment entre la toiture et les murs frontaux et latéraux des trois lucarnes, ont considérablement compliqué la pose du bardeau et fait de cette restauration un travail très minutieux.

D’autres chantiers avaient pour but non pas l’entretien de la maison mais la restauration de certaines de ses composantes. L’un des plus importants chantiers, réalisé en 2012, visait à reconstituer les finis originels des murs, des planchers et des plafonds intérieurs. Pour ce faire, des experts du Centre de conservation du Québec procédèrent à des sondages des couches de peinture dans plusieurs pièces ; des experts en papiers peints d’époque de Parcs Canada furent aussi mis à contribution. On fit appel à Pierrette Maurais, historienne attachée aux Archives de la Côte-du-Sud, pour fouiller les divers fonds d’archives à la recherche de toute information pertinente. C’est ainsi que, grâce à deux lettres, on découvrit que les murs du salon avaient été longtemps recouverts d’une grande fresque panoramique représentant divers moments forts de la bataille d’Austerlitz, haut fait de l’époque napoléonienne. La fresque avait disparu en 1926 à la suite d’un incendie mineur. Des recherches effectuées par Parcs Canada, de même qu’une petite photographie prise immédiatement après l’incendie, permirent d’établir que cette tapisserie avait été produite à Paris entre 1827 et 1829 en une seule édition tirée à une centaine d’exemplaires ; sept ont survécu jusqu’à aujourd’hui, une seule en Amérique. La photographie ayant aussi permis de déterminer la disposition spatiale de la fresque, celle-ci a pu être reproduite par un illustrateur. Le résultat du chantier de 2012 fut un renouvellement presque complet des finis. Il fut aussi l’occasion de restaurer certaines ouvertures disparues. C’est ainsi qu’on remit en service les passe-chaleur entre certaines pièces en même temps qu’une porte dissimulée dans la tapisserie du salon qui donnait discrètement accès à la chambre principale.

La Société patrimoniale de Saint-Denis poursuit sans relâche ses efforts de mise en valeur du patrimoine. Au programme, une campagne de financement pour la restauration des galeries, des escaliers et des garde-corps de la grand’maison et la préparation d’une toute nouvelle exposition sur l’œuvre de Jean-Charles Chapais fils (1850-1926), pionnier de l’agronomie au Canada.

La réfection des toitures du côté nord de la grand’maison. Photo Bernard Chapais.
Détail de la structure de voliges à claire-voie. Photo Bernard Chapais.
La nouvelle toiture. Photo Bernard Chapais.
Le salon avec sa tapisserie napoléonienne restaurée. Le contour de la porte dérobée donnant accès à la chambre principale est visible au centre. Photo Gratien Landry.
La salle à manger. Notez la croix de tempérance au mur. Photo Pilar Macias.


Article tiré de La Lucarne – Automne 2022 (Vol XLIII, numéro 4).

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