Hommage à Michael Fish : Lauréat du prix Robert-Lionel-Séguin 2024

16 février 2025

Michael Fish et Clément Locat, président de l’APMAQ, lors de la remise du prix.Lors du congrès 2024, le samedi 19 octobre, à Saint-Jean- de-l’Ile-d’Orléans, l’APMAQ a eu le privilège de remettre le prix Robert-Lionel-Séguin à Michael Fish pour son engagement exceptionnel pour la sauvegarde et la mise en valeur du patrimoine bâti.

Les textes qui suivent sont une transcription des discours livrés à cette occasion. D’abord Clément Locat, président de l’APMAQ, présente le prix et un aperçu de l’impressionnant parcours de M. Fish. Suit ensuite le discours d’acceptation de M. Fish dans lequel il présente un cas unique de conservation de plusieurs résidences à travers la création d’une coopérative d’habitation. Enfin, M. Luc Noppen, professeur d’histoire de l’architecture et de la conservation architecturale au Québec, lui-même lauréat du prix Robert-Lionel-Séguin 1987, a spontanément présenté un hommage à M. Fish.


Présentation du lauréat du prix Robert-Lionel-Séguin 2024

- Clément Locat, président de l’APMAQ

Menacé de démolition au début des années 1970, le profil néoroman de la gare Windsor est distinctif dans le centre-ville montréalais.La personne que nous allons honorer ce soir est reconnue pour son travail d’architecte mais également comme un pionnier des batailles modernes pour la préservation de notre patrimoine architectural.

Architecte reconnu, engagé, il a remporté au cours des années soixante, deux concours d’architecture pour la construction de bâtiments publics sur l’Île de Montréal. Il s’est fait connaître au début des années 1970 pour son combat épique mais victorieux contre le projet de raser la magnifique gare Windsor, au coeur de Montréal, puis en 1973 dans une bataille mémorable contre la démolition de la maison Van Horne, qui provoqua une mobilisation sans précédent bien qu’elle ait connu une conclusion malheureuse par la perte de cette demeure patrimoniale. Cet échec retentissant et fortement médiatisé eut cependant des suites plus positives par la création quelques semaines plus tard, avec ses collègues architectes Phyllis Lambert et Peter Lanken, de Sauvons Montréal, un groupe de pression qui allait mener à la fondation d’Héritage Montréal en 1975.


Graduellement, sa pratique architecturale s’est orientée vers la conservation architecturale fondée sur les considérations sociales, économiques et environnementales qui s’y rattachent. Maints dossiers - environ 300 - ont retenu son attention : mentionnons entre autres, les maisons de la rue Jeanne-Mance, près de la Place des Arts, le quartier Milton Park, près de l’avenue du Parc, la maison des Sœurs Grises, boulevard René-Lévesque, le site de Benny Farm, à NDG, de même que le quartier historique du Vieux-Longueuil. En tant que propriétaire promoteur, il a acquis puis veillé à la réhabilitation et la revente d’une rangée de maisons ouvrières liées aux débuts de l’histoire du transport ferroviaire, rue Sébastopol à Pointe St-Charles.

Rappelons également qu’il a siégé au Comité du Sénat du développement de l’Université McGill, où il participé à l’établissement des règles des programmes de conservation architecturale et qu’il a été vice-président du CMSQ et d’ICOMOS Canada de 1974 à 1984.

On constate donc l’ampleur de son implication, très souvent bénévole, dans le champ du patrimoine. Je m’arrête et lui laisse l’occasion de témoigner de son parcours exceptionnel comme architecte et défenseur du patrimoine et de la qualité de nos milieux de vie.

Il me fait donc plaisir, au nom de tous les membres de l’APMAQ, de remettre le Prix R.L.Séguin 2024 à Monsieur MICHAEL FISH, que j’invite à prendre la parole.

Discours de Michael Fish

- Michael Fish, architecte, lauréat du prix Robert-Lionel- Séguin 2024

Les maisons de la Coopérative d’habitation Jeanne Mance, sauvées de démolition en 1975 sont entourées d’un centre-ville toujours en développement.Je vous remercie et je suis très honoré de rejoindre cette liste des récipiendaires du prix Robert-Lionel-Séguin. Les lauréats sont tous des gens que je connaissais. J’ai travaillé avec chacun et je réalise en quelle compagnie cela me place.

J’avais commencé l’écriture d’un discours en donnant un aperçu de ce que j’ai fait dans le domaine de la conservation mais en toute sincérité, j’ai réalisé qu’il y en avait trop et que ce n’était pas ce que j’avais envie de partager avec vous.

J’ai décidé de vous raconter un petit conte de fée. Parmi tous les événements intéressants de ma carrière, ce cas me semble le plus intéressant pour un public de propriétaires et d’amoureux de maisons anciennes.

C’était une rangée de maisons entre De Maisonneuve et la rue Sherbrooke, 17 maisons en pierre grise, de styles différents qui avaient été construites dans les années 1880. Il y avait 65 personnes, jeunes et âgées, dont des étudiants et des gens qui vivaient de leur pension qui les habitaient.

Je donnais alors un atelier sur la conservation et on vint m’y informer que tous les résidents de ces maisons avaient reçu un avis d’éviction. « Tout le monde a reçu un avis d’expulsion car il y a un permis de démolition pour cette rangée de maisons et nous allons perdre notre maison. Viendrez-vous les visiter ? » me demanda-t-on.

Je me suis rendu visiter les maisons; c’était une rangée de maisons de la haute bourgeoisie de l’époque, il n’y avait rien de trop dilapidé, contrairement à ce qu’on aurait pu croire. J’ai dit “On va essayer de faire quelque chose”. J’avais confiance en mon expérience que je pensais pouvoir l’utiliser pour aider. J’étais dans le développement, je connaissais ce que ça coûterait pour faire la conservation et ce qu’il en coûterait de démolir. J’ai écrit sur le dos d’une enveloppe les chiffres, puis j’ai passé plusieurs soirées de réunions avec les locataires qui se rassemblaient pour discuter du projet. C’était évident qu’il était impossible pour eux d’en proposer l’achat à hauteur de leur valeur sur le marché, de les rénover et de continuer à y vivre.

On a approché le propriétaire qui voulait procéder le plus rapidement possible. Il était basé à Vancouver. Nous avons fixé un prix, de mémoire 750 000$ pour les 17 maisons, et avec les loyers qu’ils payaient, ils payeraient l’hypothèque.

En ce temps-là, j’avais comme bon client une caisse d’économie pour qui j’avais conçu le siège social. J’ai contacté les dirigeants de la caisse pour leur parler de ces maisons et des expulsions. Ils étaient intéressés à aider les locataires dans l’objectif qu’ils conservent leurs maisons.

Alors j’ai pris 1000$ de ma poche que j’ai déposé comme mise de fonds à l’achat des maisons. Je demandais un an pour nous réserver les maisons. Le propriétaire a fait une contre-proposition à six mois. J’ai accepté, six mois… renouvelable !

Pour garantir la transaction, il fallait que la SCHL l’accepte. Il y eut de nombreuses négociations avec les gens de la SCHL. Ce qui fut entamé dès la première journée pour acheter car ce ne serait pas profitable. Finalement, ils ont dit, avec regret, « on ne peut aider personne dans les centres- villes au Canada. Nous intervenons dans les banlieues. Nous ne sommes pas dans la restauration architecturale de maisons de pierre grise. »

C’était le premier estimé de plan d’affaires et on a approché le Comité exécutif de la Ville avec certains conseillers, avec beaucoup de gens influents, on a refait la chose, que nous avons présentée à nouveau à la SCHL. Nous avons fait sept présentations de plan d’affaires supplémentaires, à chaque fois les exigences de la SCHL étaient plus élevées… chaque fois avec des délais de plus en plus longs.

Finalement, un vendredi à midi, ils sont revenus à nos bureaux pour nous dire: « Nous ne sommes pas intéressés, ne revenez plus ». Au 7e refus, c’était assez ! Final !

Naturellement les gens qui étaient sur l’exécutif des résidents se sentaient écrasés. Nous avons tenté quelque chose pour garder le groupe ensemble. Il y avait maintenant une communauté autour de ces demandes qui avaient soudé les liens entre les gens. Nous avons demandé s’ils étaient prêts à devenir une coopérative, ce qui est très difficile avec 65 logements avec des profils variés. Ce n’était pas évident mais nous sommes arrivés à faire une proposition de coopérative qui unissait tous les résidents.

C’est alors que mon meilleur ami, qui m’avait entre autres interviewé sur CTV, m’a téléphoné. Il travaillait alors comme assistant politique auprès d’André Ouellet, un influent ministre libéral, qui avait été ministre de plusieurs ministères importants au fédéral. Mon ami m’a dit « André m’a demandé une faveur, en échange il accepte de faire quelque chose pour un ami à moi : toi ». J’ai évidemment demandé que M. Ouellet use de son influence auprès de la SCHL pour qu’ils acceptent notre demande de garantir notre hypothèque. Au cours de la fin de semaine, mon ami m’informe que M. Ouellet est très favorable à notre projet. Le lundi matin à 8h30 à mon bureau, on reçoit un appel de la SCHL qui nous convie à leur bureau où ils nous ont annoncé qu’ils acceptaient notre demande. Tout était rose et champagne après, mais cela a pris un autre cycle de 7 ans avant que le projet ne soit complété. La SCHL ne voulait pas voir ce projet aboutir. Ils ont refusé les plans des 17 maisons pour nous demander de nous concentrer sur les deux pires maisons d’abord. Ils ont été très satisfaits du résultat. Ils ont ensuite autorisé la réalisation de cinq maisons supplémentaires, et ainsi de suite…

À l’époque, les locataires avaient obtenu des baux emphytéotiques qui sont aujourd’hui sur le point de se terminer. Maintenant chaque maison vaut 3 millions de dollars. Difficile de dire ce qu’il arrivera de ces maisons maintenant.

Plusieurs lauréats du prix Robert-Lionel-Séguin étaient réunis lors de la remise du prix 2024, De gauche à droite : Isabelle Paradis (2023), Michael Fish (2024), Luc Noppen (1987), Lucie K. Morisset (2021) et Clément Locat (2018).

Hommage à Michael Fish

- Luc Noppen

J’ai connu Michael Fish au début des années 1970, un peu avant 1975 et je vais vous le dire, c’était tout un personnage! Je venais du milieu de Québec, d’un milieu plutôt tranquille, mais à Montréal, il y avait tout un bouillonnement autour du patrimoine urbain, et j’ai eu l’occasion, à travers des réunions de travailler avec lui, notamment on s’était rencontrés dans le bâtiment qui a brûlé récemment dans le Vieux-Montréal, qui était le siège d’Héritage Montréal.

J’ai assisté et j’ai collaboré avec lui à un certain nombre de batailles mémorables. Alors bien sûr comme architecte, il a travaillé sur les belles maisons, comme celles de la rue Jeanne-Mance, et si vous allez à Montréal, arrêtez-vous et regardez. Je veux dire, c’est une coopérative d’habitation qui a sauvé cette enfilade de maison… encore aujourd’hui on se dit comment ils ont fait ? Comment ont-ils réussi à une telle époque ?

Mais c’était possible avec, comme vous l’avez entendu, un peu d’acharnement, et c’était tout à l’honneur de Michael d’avoir cette hargne.

Et il était comme ça dans tout. Dans toutes les rencontres qu’on avait. Des fois on disait, il est intransigeant, il est difficile, il est exigeant. Mais ça nous permettait d’avancer. On parle beaucoup de Phyllis Lambert qui faisait beaucoup de choses, eh bien ! Michael Fish avait l’oreille de Phyllis Lambert, assurément.

Je m’en souviens, on a travaillé ensemble dans des rencontres, dans des discussions pour sauver, entre autres, la Prison des Patriotes. Même si personne au gouvernement ne voulait rien savoir, eh bien ! finalement, c’est un bâtiment qui a été sauvé ! Et de la même façon que dans le Vieux-Montréal il y avait plusieurs projets dont je me souviens. On avait discuté de la maison Jacques- Cartier (en fait, la maison G.E. Cartier), la maison que Parc Canada voulait refaire, puis encore dans ce projet évidemment, comme fait souvent Parc Canada, ils disaient « on va mettre ça propre, on enlève un étage, on refait ça à l’ancienne ». À ce moment-là, je me souviens de Michael Fish, il était debout au bout de la table et il disait « Never ! » (rires)

Il disait: « On va garder ça, il le faut, le patrimoine, c’est quelque chose qui évolue, il faut garder les traces de toutes les époques », et ainsi de suite. C’était sa façon. Alors qu’à Québec on ne parlait pas beaucoup de ça. La première fois que j’ai entendu parler de restauration architecturale dans un encadrement théorique, c’est à cause de Michael, de ce qu’il avait fait, au travers de ses batailles.

C’est à cette époque-là donc qu’on a créé ce qu’on appelait -au départ- le Conseil des monuments historiques... c’est finalement devenu Action Patrimoine. Encore là, Michael Fish était là, dès la première heure. Après on a fondé la revue Continuité. Et bon, il y avait des difficultés, à cause de certaines personnes à Héritage Montréal... et aussi le Conseil qui voulait être l’organisme fédérant tout le monde… alors qu’en fait Héritage était beaucoup plus actif et avancé. Bref, je vous épargne ces conflits politiques...Tout ça c’est vraiment juste pour vous dire, pour souligner à quel point c’était une époque bouillonnante.

Quand on visite le Vieux-Montréal aujourd’hui, dans les vieux bâtiments qui ont été restaurés, dont on a gardé les étages, les maisons Simon-McTavish et autres... On se demande, combien de jeunes architectes de McGill, de Concordia, de l’Université de Montréal ont pris leçon sur l’action de Michael Fish et ont fait des choses intéressantes ?

Je veux dire, il a eu tellement d’influence dans cette façon-là de penser le patrimoine. Pour tout ça je voudrais lui rendre hommage. Certainement, ma carrière n’aurait pas été ce qu’elle a été si je n’avais pas rencontré Michael Fish !


Article tiré de La Lucarne – Hiver 2024-2025 (Vol XLVI, numéro 1).

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